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__CHANSON FRANÇAISE__

 

l'article du mois de mars 2002

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L’homme à la tête de chou ou l’homme à tue-tête ?

LA Chanson Française ! ! C’est qu’on est allé jusqu’à l’écrire avec un grand LA, avec un grand C, avec un grand F. Du moins quand ça bouffait la soupe froide en faisant des grands sluuuurp. Quand c’était chanté par le grand Jacques.
Mais notre bonne chanson s’endort depuis longtemps, ronronnant sur un top cinquante nécrophile, vivant des rééditions récurrentes de ceux qui en firent les plus belles pages mais qui nous ont quitté depuis plus ou moins longtemps. Et les grandes maisons de disques, passées maîtres dans l’art de la prise de risque, de nous la jouer dans le style anniversaire larmoyant. Machin est mort voici dix ans et Tartempion voici deux décennies. Alors, on vous a concocté un magnifique coffret de douze disques comprenant, oh miracle, quatre plages inédites, trois nouvelles versions en public et un extrait d’interview beau à pleurer. Et le collectionneur malade de trembler en comptant ses sous ! Pendant ce temps-là, les survivants, soit une poignée de chanteurs de la première vague ou de la nouvelle chanson, radotent tranquillement, sortant de-ci de-là une galette vendue d’avance à des millions d’exemplaires même si elle est la copie conforme de la galette précédente, quelque peu oubliée vu la distance (paresse de star oblige).
La chanson a-t-elle encore quelque chose à nous dire ? Sur six cents disques introduits chaque année à la Médiathèque, une moitié appartient au passé, aux rééditions, aux redites, à l’exploitation d’un back catalogue qui sonne comme un tiroir-caisse, ou encore à la mainmise d’une certaine jet-set de la chanson sur un marché juteux mais bégayeur. Les Le Forestier, Jonasz, Lavilliers, Sheller, Cabrel, Clerc, Kaas, Murat, Sylvestre, Nougaro, Maurane …., aussi sympathiques soient-ils, font partie des meubles, des meubles qu’on entretient, qu’on bichonne, mais qui ne se renouvellent pas. Les plus jeunes, ceux qui partagent avec eux les feux de la rampe, sont la génération des beuglants issue de la mode des comédies musicales. Bien sûr, quelques exceptions confirment la règle. Heureusement. Mais ce sont de rares exceptions, passées par les filtres Drucker et autres presque par hasard. On pense notamment à Linda Lemay.

L’hiver passé, on nous a particulièrement bassinés avec l’anniversaire de la disparition de Gainsbourg. Coffret, livres, émissions, témoignages et que sais-je encore. Mais Gainsbourg est mort. Mort saoul depuis dix ans au bar du bon Dieu ou défoncé à celui de Satan. Et depuis dix ans, il n’a pas écrit une chanson, alors que, pendant ce temps-là, une chanson vivante se frotte au pavé des grandes villes. Une autre chanson, dont on parle peu mais qui parle beaucoup.

On avait d’abord vu apparaître des gens comme Dominique A et, d’un autre côté, des chanteurs de la trempe de Mano Solo. Entre les deux évoluent des poètes comme Thomas Fersen. Et chacun dans son style fourbit des armes anciennes ou nouvelles pour que textes et musiques véhiculent autre chose qu’un consensus mou ou que le reflet inchangé des figures emblématiques des stars de la chanson. Certains se bricolent des musiques dans leur cuisine ou leur salon, d’autres se la jouent en studio et renouent avec ce qui fit les beaux jours de la chanson réaliste, accordéon en tête. Et soudain, voilà que cette chanson nouvelle se développe, voilà qu’elle arpente les rues en tous sens, se revendiquant de cette culture populaire où les fanfares, la valse musette, la java enfumée et la boîte à soufflet se réveillent et se souviennent que la tradition peut bousculer le présent et le futur. Mieux encore, nos métropoles deviennent le terrain d’échanges, de mélanges, tremplin d’une expression d’urgence qui ne s’embarrasse pas des conventions, des principes ou des lois d’un marché dictant les tiroirs dans lesquels on classe chanson française ou chanson étrangère. Le mouvement d’aujourd’hui rappelle un slogan d’hier " Nous sommes tous des étrangers ". La voilà la nouvelle chanson française, elle nous dit la vie, elle ne chipote pas à faire beau, elle doit foncer vers un étalage de ce que donnent à penser nos sociétés. Une poésie qui se vend, qui se chante, à même les trottoirs, avec cette gouaille, cette tchatche et cette énergie qui rappellent la chanson de rue, les cafés-concerts, les cabarets, le cirque… Parmi ces chanteurs et nouveaux groupes, nombreux sont ceux qui mettent leurs expériences et cultures ensembles, mêlant diverses langues et diverses influences musicales parce que leur vie, leur culture est celle de ces mélanges. Quand on appartient à plusieurs cultures, quand on vit le cul entre deux chaises, quand Bretons et Beurs, Parisiens et Kabyles sont des appellations qui ne veulent plus dire grand-chose là où on a planté sa tente et son attente, alors on chante cette vision du monde, une chanson qui est peut-être la vraie musique du monde, la world music la plus proche de nous, celle qui se gueule sous nos fenêtres. Qu’importe si on la chante en arabe, en kabyle, en français, en espagnol, quitte à mélanger trois langues sur le même disque, puisque c’est comme ça qu’on cause entre nous. Qu’importe alors s’il devient difficile, voire impossible, de classer un disque dans une catégorie précise. Trois exemples, parmi beaucoup d’autres, suffisent à illustrer cette tendance salvatrice. Trois groupes : Dezoriental, Debout sur le Zinc et Padam. Autant de musiciens et chanteurs qui chahutent le paysage de la chanson, qui balancent des textes sans complaisance, écorchures de vie arrosées de cuivres, d’accordéon, de luth arabe, de guitares, de clarinette. Paysages urbains, tranches de vie, portraits humains, coups de gueule râpés, dérives immigrées, espoirs rafistolés, c’est un univers métissé qui défile en nos oreilles. Mais pas de ces métissages fabriqués pour satisfaire un public en quête d’exotisme, parce que celui ici chanté est celui que nous avons tous les jours sous les yeux et que nous ne voyons ni n’entendons comme une musique. Ces trois disques récents ne sont que des exemples parmi d’autres. Ils doivent vous amener à écouter Les Têtes Raides, Weepers Circus, 100% Collègues, Les Fils de Teuhpu, La Rue Ketanou, Le Maximum Kouette, Sanseverino, L’Orchestre National de Barbès, Gnawa Diffusion, Seba, Zebda…et beaucoup d’autres.

- Debout sur le zinc. L’homme à tue-tête (MDCD 731) ND1549

- Dezoriental (FDM36236-2) MJ2378

- Padam (MDCD 718) NP0171

(Etienne Bours, conseiller musical)

Copyright © La Médiathèque, 2002