|
L’homme à la tête de chou ou
l’homme à tue-tête ?
LA Chanson
Française ! ! C’est qu’on est allé jusqu’à l’écrire
avec un grand LA, avec un grand C, avec un grand F. Du moins quand ça
bouffait la soupe froide en faisant des grands sluuuurp. Quand c’était
chanté par le grand Jacques.
Mais notre bonne chanson s’endort depuis longtemps, ronronnant sur un top
cinquante nécrophile, vivant des rééditions récurrentes de ceux qui en
firent les plus belles pages mais qui nous ont quitté depuis plus ou moins
longtemps. Et les grandes maisons de disques, passées maîtres dans l’art
de la prise de risque, de nous la jouer dans le style anniversaire
larmoyant. Machin est mort voici dix ans et Tartempion voici deux
décennies. Alors, on vous a concocté un magnifique coffret de douze
disques comprenant, oh miracle, quatre plages inédites, trois nouvelles
versions en public et un extrait d’interview beau à pleurer. Et le
collectionneur malade de trembler en comptant ses sous ! Pendant ce
temps-là, les survivants, soit une poignée de chanteurs de la première
vague ou de la nouvelle chanson, radotent tranquillement, sortant de-ci
de-là une galette vendue d’avance à des millions d’exemplaires même
si elle est la copie conforme de la galette précédente, quelque peu
oubliée vu la distance (paresse de star oblige).
La chanson a-t-elle encore quelque chose à nous dire ? Sur six cents
disques introduits chaque année à la Médiathèque, une moitié appartient
au passé, aux rééditions, aux redites, à l’exploitation d’un back
catalogue qui sonne comme un tiroir-caisse, ou encore à la mainmise d’une
certaine jet-set de la chanson sur un marché juteux mais bégayeur. Les Le
Forestier, Jonasz, Lavilliers, Sheller, Cabrel, Clerc, Kaas, Murat,
Sylvestre, Nougaro, Maurane …., aussi sympathiques soient-ils, font partie
des meubles, des meubles qu’on entretient, qu’on bichonne, mais qui ne
se renouvellent pas. Les plus jeunes, ceux qui partagent avec eux les feux
de la rampe, sont la génération des beuglants issue de la mode des
comédies musicales. Bien sûr, quelques exceptions confirment la règle.
Heureusement. Mais ce sont de rares exceptions, passées par les filtres
Drucker et autres presque par hasard. On pense notamment à Linda Lemay.
L’hiver passé, on nous a particulièrement bassinés avec l’anniversaire
de la disparition de Gainsbourg. Coffret, livres, émissions, témoignages
et que sais-je encore. Mais Gainsbourg est mort. Mort saoul depuis dix ans
au bar du bon Dieu ou défoncé à celui de Satan. Et depuis dix ans, il n’a
pas écrit une chanson, alors que, pendant ce temps-là, une chanson vivante
se frotte au pavé des grandes villes. Une autre chanson, dont on parle peu
mais qui parle beaucoup.
On avait d’abord vu apparaître des gens comme Dominique A et, d’un
autre côté, des chanteurs de la trempe de Mano Solo. Entre les deux
évoluent des poètes comme Thomas Fersen. Et chacun dans son style fourbit
des armes anciennes ou nouvelles pour que textes et musiques véhiculent
autre chose qu’un consensus mou ou que le reflet inchangé des figures
emblématiques des stars de la chanson. Certains se bricolent des musiques
dans leur cuisine ou leur salon, d’autres se la jouent en studio et
renouent avec ce qui fit les beaux jours de la chanson réaliste, accordéon
en tête. Et soudain, voilà que cette chanson nouvelle se développe,
voilà qu’elle arpente les rues en tous sens, se revendiquant de cette
culture populaire où les fanfares, la valse musette, la java enfumée et la
boîte à soufflet se réveillent et se souviennent que la tradition peut
bousculer le présent et le futur. Mieux encore, nos métropoles deviennent
le terrain d’échanges, de mélanges, tremplin d’une expression d’urgence
qui ne s’embarrasse pas des conventions, des principes ou des lois d’un
marché dictant les tiroirs dans lesquels on classe chanson française ou
chanson étrangère. Le mouvement d’aujourd’hui rappelle un slogan d’hier
" Nous sommes tous des étrangers ". La voilà la
nouvelle chanson française, elle nous dit la vie, elle ne chipote pas à
faire beau, elle doit foncer vers un étalage de ce que donnent à penser
nos sociétés. Une poésie qui se vend, qui se chante, à même les
trottoirs, avec cette gouaille, cette tchatche et cette énergie qui
rappellent la chanson de rue, les cafés-concerts, les cabarets, le cirque…
Parmi ces chanteurs et nouveaux groupes, nombreux sont ceux qui mettent
leurs expériences et cultures ensembles, mêlant diverses langues et
diverses influences musicales parce que leur vie, leur culture est celle de
ces mélanges. Quand on appartient à plusieurs cultures, quand on vit le
cul entre deux chaises, quand Bretons et Beurs, Parisiens et Kabyles sont
des appellations qui ne veulent plus dire grand-chose là où on a planté
sa tente et son attente, alors on chante cette vision du monde, une chanson
qui est peut-être la vraie musique du monde, la world music la plus proche
de nous, celle qui se gueule sous nos fenêtres. Qu’importe si on la
chante en arabe, en kabyle, en français, en espagnol, quitte à mélanger
trois langues sur le même disque, puisque c’est comme ça qu’on cause
entre nous. Qu’importe alors s’il devient difficile, voire impossible,
de classer un disque dans une catégorie précise. Trois exemples, parmi
beaucoup d’autres, suffisent à illustrer cette tendance salvatrice. Trois
groupes : Dezoriental, Debout sur le Zinc et Padam. Autant de musiciens
et chanteurs qui chahutent le paysage de la chanson, qui balancent des
textes sans complaisance, écorchures de vie arrosées de cuivres, d’accordéon,
de luth arabe, de guitares, de clarinette. Paysages urbains, tranches de
vie, portraits humains, coups de gueule râpés, dérives immigrées,
espoirs rafistolés, c’est un univers métissé qui défile en nos
oreilles. Mais pas de ces métissages fabriqués pour satisfaire un public
en quête d’exotisme, parce que celui ici chanté est celui que nous avons
tous les jours sous les yeux et que nous ne voyons ni n’entendons comme
une musique. Ces trois disques récents ne sont que des exemples parmi d’autres.
Ils doivent vous amener à écouter Les Têtes Raides, Weepers Circus, 100%
Collègues, Les Fils de Teuhpu, La Rue Ketanou, Le Maximum Kouette,
Sanseverino, L’Orchestre National de Barbès, Gnawa Diffusion, Seba, Zebda…et
beaucoup d’autres.
- Debout sur le zinc. L’homme
à tue-tête (MDCD 731) ND1549
- Dezoriental (FDM36236-2) MJ2378
- Padam (MDCD 718) NP0171
(Etienne Bours, conseiller
musical)
|