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l'article du mois de octobre 2003

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L’acte de voir avec ses propres yeux 1

 
Il y a quelques mois, la Médiathèque a pris l’initiative de constituer une nouvelle collection de cassettes VHS et de DVD dévolue aux films expérimentaux, à l’art vidéo et aux films-essais. À ce jour, essentiellement construite sur base de l’excellent catalogue de Re:Voir, héroïque mini-maison d’édition parisienne conduite avec amour et érudition par Pip Chodorov, la collection compte déjà une cinquantaine de médias. Mais, le format court étant une des formes de prédilection du cinéma expérimental, les compilations par cinéaste ou par mouvement artistique sont fréquentes et ce sont plus de deux cent vingt films qui sont dès aujourd’hui disponibles dans notre réseau. Un premier défrichage de cette luxuriante « terra incognita » s’impose…

Considérer le cinéma expérimental comme un genre débouche sur une impasse. L’étiquette rassemble en effet des œuvres de nature hétéroclite, voire contradictoire : films abstraits liés aux avant-gardes des années vingt (Man RayTW6540, Oskar FischingerTW2301 et TW2302, Hans Richter - TW6651), films sans caméra dessinés ou grattés à même la pellicule (Len LyeTW4751, Stan BrakhageTW0952), fictions oniriques ou (post-) 'surréalisantes' (Maya DerenTW1251 ou encore Man Ray et Hans Richter), films structurels (Michael SnowTW7502), journaux intimes (Jonas Mekas TW5001 à TW5004), films trouvés (dits de « found footage »; Matthias MullerTW5655 ou Martin Arnold)…  


TW6651


TW1251


Aborder le cinéma expérimental comme une attitude, ou un état d’esprit, qui libère le cinéaste et lui permet de se lancer dans une série de pratiques considérées comme iconoclastes par le cinéma narratif dominant paraît beaucoup plus fécond. Ainsi, pour Nicole Brenez, professeur à l’Université de Paris I et programmatrice des séances de cinéma expérimental à la Cinémathèque française, « un film expérimental considère le cinéma à partir, non pas de ses usages, mais de ses puissances; et il s’attache aussi bien à les rappeler, les déployer, qu’à les contredire, les barrer ou les illimiter » tandis que pour Dominique Noguez, autre grand théoricien francophone en la matière, il s’agit d’un « cinéma considéré comme un art personnel, à l’instar de la peinture ou de la poésie, plutôt artisanal qu’industriel, non narratif que narratif », « un cinéma qui relève du jeu des désirs plus que de l’économie des profits ».

Selon le cinéaste expérimental allemand Matthias Muller « les films expérimentaux préfèrent les nuances de sens chancelantes au ressassement d’histoires déjà connues, déjà comprises. Ils naissent dans des no man’s land émotionnels, dans des territoires interstitiels qui ne peuvent être nommés. Le cinéaste expérimental s’intéresse plus à l’ambiguïté et aux états instables qui ne peuvent être étiquetés qu’aux phénomènes qui ont déjà trouvé leur expression définitive ».

Tous les éléments du film narratif (l’intrigue, le rythme, la durée, la mise au point, le cadrage…) et même, au-delà, tous les éléments du dispositif classique du cinéma (la caméra, la pellicule, le projecteur, l’écran, le spectateur…) sont dès lors susceptibles d’être remis en question, interrogés, envoyés aux oubliettes ou - au contraire - investis d’un nouveau statut, anoblis, hypertrophiés. Ainsi, quand des cinéastes comme Maya Deren dans Meshes of the Afternoon et Ritual in Transfigured Time (TW1251) ou Philippe Garrel dans Le révélateur (TW2601) maintiennent une trame fictionnelle, le fil narratif devient de plus en plus ténu, jusqu’à menacer de se rompre : les dialogues disparaissent (quand le film n’est pas carrément muet), les zones d’ombre et les plages de mystère prennent le dessus sur l’obligation d’expliquer et de se faire comprendre. Le spectateur est invité à s’investir, à regarder avec ses propres yeux et à expérimenter avec ses propres affects un monde allusif et complexe qu’on n’aura pas pris soin de préalablement simplifier à son intention. Le pan de la réalité que le cinéma expérimental a poussé dans ses derniers retranchements avec le plus de perspicacité et de fascination - tour à tour sensibles, poétiques, scientifiques, voire quasiment mystiques - est la question du temps. Comme s’il s’agissait de tester tous les rythmes, toutes les vitesses, toutes les durées – affectives et concrètes, sensibles et matérielles. Bien souvent, le temps n’est plus, ni le temps réel de la vie, ni le temps réaliste de cette même vie transcodée par les conventions de la fiction, mais un temps de la durée spéculative des choses : le temps nécessaire au spectateur pour les comprendre, les ressentir – les expérimenter. Ainsi dans Tom Tom the Piper’s Son (TW3476), Ken Jacobs propose par la répétition, la variation et le recadrage deux heures d’analyse visuelle d’un petit court métrage muet de 1905 qui, à l’origine, ne durait que cinq minutes. Martin Arnold est un autre « homme qui ralentit » : à partir de courtes séquences hollywoodiennes d’apparence anodine (un petit déjeuner, le retour d’un homme au domicile conjugal…), par un savant aller-retour entre photogrammes voisins (sorte de 'scratch' visuel) il dévoile des 'microdétails' (tics, grimaces, regards) invisibles à la vitesse normale de défilement de la pellicule et qui en disent long sur l’envers du bonheur familial des 'golden fifties'. Dans une perspective plus poétique qu’analytique, Yoko Ono s’attarde sur des 'microévénements' en les filmant avec une caméra scientifique à très rapide défilement de la pellicule et en les projetant ensuite à la vitesse standard de vingt-quatre images par seconde : dans Eye Blink on regarde ainsi pendant une minute un clignement de paupière tel qu’on n’a jamais pu le contempler dans la réalité.

Et on touche sans doute là à l’atout le plus précieux de cet « autre cinéma ». Plus que son rôle de laboratoire de recherche fondamentale dont les trouvailles sont régulièrement récupérées par le cinéma d’auteur (Alfred Hitchcock, Wong Kar-Wai ou Philippe Grandrieux) voire les images les plus mercantiles (clips vidéo et spots publicitaires), c’est pour lui-même, quand il ne tend plus à fonctionner comme « support transparent d’autre chose » - d’une intrigue, d’un contenu, d’un produit ou d’une attente - que le cinéma expérimental renoue, à partir des éléments les plus basiques du langage cinématographique (la lumière, le temps, le mouvement, les corps…), avec les facultés d’émerveillement et d’envoûtement du cinéma des premiers temps. « Voilà ce qu’est le cinéma. Des photogrammes. Des plans. Le cinéma est entre les photogrammes. Le cinéma c’est (clic-clac / bruit de la gâchette de la caméra)… Lumière… Mouvement… Soleil… Lumière… Battements de cœur… Respiration… Lumière… Plans… (clic-clac) » (voix off de Jonas Mekas dans son film Walden).  


Jonas Mekas
"Walden"

Pour en savoir plus, deux publications auxquelles cet article doit beaucoup :

- Xavier GARCIA BARDON : « EXPRMNTL – Festival hors normes – Knokke 1963 1967 1974 » in Revue belge du cinéma n°43, décembre 2002.

- « Le cinéma n’est pas voué à son usage dominant » rencontre avec Nicole BRENEZ in Cahiers du cinéma, hors série « Aux frontières du cinéma », avril 2000.

1 « The Act of seeing with one own’s Eyes », titre d’un film de Stan Brakhage, figure tutélaire du cinéma expérimental, disparu en mars 2003.
(Philippe Delvosalle, Service audiovisuel)

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