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Musiques
traditionnelles ou World Music ?
Alors,
tant ceux qui inventèrent cette appellation que ceux qui l’utilisent
professionnellement se sont appliqués à rappeler que toutes ces musiques
étaient, en principe, reliées de près ou de loin à l’une ou l’autre
tradition musicale. Ce qui veut dire que, d’une manière ou d’une autre,
ces expressions ont un ancrage dans les « arts traditionnels » hérités
des ancêtres et utilisés à des fins sociales, économiques ou sacrées
par plusieurs générations se succédant. Vaste programme qui nous place
donc en face du fameux mot « tradition » et de tout ce qu’il
représente. Mais un mot qui vaut son pesant de symboles bien plus que de
significations précises. C’est que, en effet, pour la plupart des
« consommateurs » de ces musiques, elles véhiculent cette
appartenance aux systèmes traditionnels dont elles sont les expressions
entendues aujourd’hui. Pour les amateurs, initiés ou non, les musiques du
monde apparaissent souvent comme autant de musiques en marge du grand marché
du showbiz. Comme si, automatiquement, elles restaient à l’abri de toutes
les déformations induites par la création de produits musicaux de grande
consommation. Comme si les cultures traditionnelles du monde et leurs
multiples manifestations étaient nécessairement immuables, du moins dans
leur fidélité intrinsèque à l’identité culturelle des différentes
communautés dont elles émanent. Évidemment,
le public aime aussi ces musiques pour ce qu’elles apportent de nouveau
par rapport aux musiques déjà entendues, pour le sens de la convivialité
partagée qui semble encore possible autour de certaines d’entre elles,
pour leurs rythmes, leurs couleurs, leur exotisme ! L’idée de la
tradition reste pourtant souvent derrière ces musiques à la mode, en
filigrane, comme si des musiques venant d’une autre société que la société
occidentale devaient nécessairement avoir un influx traditionnel. Mais qui
se pose alors la question de savoir ce que veut dire traditionnel ? Qui écoute
des musiques dites world, mais qui sont plus occidentales qu’autre chose,
en se posant réellement la question de savoir si elles ont encore un
rapport avec une tradition ? On se pose sans doute peu la question
parce que ces musiques sont vendues avec une étiquette qui, implicitement,
laisse penser que toute musique du monde ou world music a, dans sa généalogie
plus ou moins proche, une ou plusieurs expressions traditionnelles. On a
donc le sentiment d’écouter des musiques qui sont probablement une évolution
actuelle d’expressions ancestrales. Même si c’est complètement faux.
Mais comment savoir si c’est complètement faux ? À la question « Pour
être traditionnels, de combien de générations d’interprètes les arts
doivent-ils se prévaloir ? » Chérif Khaznadar répond notamment
: « L’introduction dans une société en évolution d’une forme
nouvelle est généralement le fait de jeunes générations; si la forme
introduite résiste à l’épreuve du temps et que le groupe s’y
reconnaissant la transmet de génération en génération au point que celle
qui l’a introduite devienne l’aînée, nous pourrons alors dire que
cette forme est traditionnelle » (1). L’évolution
actuelle des musiques du monde trahit très nettement un glissement vers des
musiques qui ne font plus que quelques références fugaces à des
expressions traditionnelles. Références qui, cependant, alimentent le
discours et les fantasmes « exotiques » des uns et des autres,
producteurs, vendeurs ou consommateurs. Qu’un artiste utilise des rythmes
gnawa, un luth arabe, une gaïta, qu’il chante en espagnol, en ouzbek ou
en kabyle et le voilà classé en musiques du monde. En fait, il fait de la
chanson pop internationale, répondant à des critères de production
occidentale dans lesquels il peut encore se permettre d’utiliser sa langue
maternelle et quelques sons issus de sa culture - à moins qu’il ne soit
complètement étranger aux cultures citées dans son œuvre (les rythmes
gnawa se promènent à travers toutes les musiques, comme le font les
incontournables djembé et didjeridu). Les
musiques du monde ne sont donc pas, ou plus, des musiques traditionnelles,
du moins pas uniquement. La catégorie, énorme, comprend encore les
expressions des traditions mais la partie consacrée aux musiques pop
internationales est de plus en plus vaste. Le fossé entre les deux
tendances se creuse et les productions mises en avant sont souvent celles de
cette seconde catégorie. Regardez les nouveautés affichées dans les
rayons world des FNAC : Laura Pausini, Shakira, Sushela Raman, Raul Paz,
Sainkho, Cristina Branco, Salif Keita, les Nubians, Souad Massi, Iness
Mezel…… qualité, traditions, commerce, chanson, ersatz, musique pop,
soul…tout se côtoie pour le meilleur et pour le pire. Sans
compter les innombrables compilations : Oriental All Stars, Harmony
World, African dancefloor, Sensation zouk, Zouk love, R’N’ zouk,
Oriental dancefloor, Oriental garden, Nuits orientales, Awards for world
music, Arabian nights… Ce
dernier est intéressant si on a besoin d’un exemple. Sous-titré « Club
& chillout classics » ! Les nuits arabes sont celles des clubs
des capitales européennes. Si vous entendez un luth ou un qanun, soyez
certains qu’il sera rapidement écrasé sous la masse rythmique de boîtes
infernales à rythmes stéréotypés. Pour danseurs du ventre du samedi soir
dans les clubs branchés. World music si on veut, tradition certainement
pas. Mais d’autres exemples vont dans l’autre sens. (1)
Les spectacles des autres. Questions d’ethnoscénologie II (Babel.
Internationale de l’Imaginaire, Nouvelle série N°15. Maison des Cultures
du Monde 2001) |
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