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______MONDE______

 

 

l'article du mois de juin 2003

 

 

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Musiques traditionnelles ou World Music ?


Depuis un sacré bout de temps, l’appellation World Music ou Musiques du Monde a littéralement remplacé toutes les autres désignations utilisées jusqu’alors pour circonscrire le vaste domaine des musiques appelées successivement folklore, musiques traditionnelles, folk, etc. Toutes ces musiques qui n’entraient pas stricto sensu dans les catégories définies rock, soul, blues, jazz, classique, chanson française… devenaient, du jour au lendemain et avec une certaine facilité, musiques du monde. Pourquoi pas puisque ça a au moins permis à nombre de disquaires, magazines, programmateurs de radio, organisateurs de concerts… de mettre une étiquette relativement consensuelle sur ce qu’ils présentaient. Mais beaucoup savaient et savent encore que toutes les musiques sont nécessairement des musiques du monde.

Alors, tant ceux qui inventèrent cette appellation que ceux qui l’utilisent professionnellement se sont appliqués à rappeler que toutes ces musiques étaient, en principe, reliées de près ou de loin à l’une ou l’autre tradition musicale. Ce qui veut dire que, d’une manière ou d’une autre, ces expressions ont un ancrage dans les « arts traditionnels » hérités des ancêtres et utilisés à des fins sociales, économiques ou sacrées par plusieurs générations se succédant. Vaste programme qui nous place donc en face du fameux mot « tradition » et de tout ce qu’il représente. Mais un mot qui vaut son pesant de symboles bien plus que de significations précises. C’est que, en effet, pour la plupart des « consommateurs » de ces musiques, elles véhiculent cette appartenance aux systèmes traditionnels dont elles sont les expressions entendues aujourd’hui. Pour les amateurs, initiés ou non, les musiques du monde apparaissent souvent comme autant de musiques en marge du grand marché du showbiz. Comme si, automatiquement, elles restaient à l’abri de toutes les déformations induites par la création de produits musicaux de grande consommation. Comme si les cultures traditionnelles du monde et leurs multiples manifestations étaient nécessairement immuables, du moins dans leur fidélité intrinsèque à l’identité culturelle des différentes communautés dont elles émanent.

Évidemment, le public aime aussi ces musiques pour ce qu’elles apportent de nouveau par rapport aux musiques déjà entendues, pour le sens de la convivialité partagée qui semble encore possible autour de certaines d’entre elles, pour leurs rythmes, leurs couleurs, leur exotisme ! L’idée de la tradition reste pourtant souvent derrière ces musiques à la mode, en filigrane, comme si des musiques venant d’une autre société que la société occidentale devaient nécessairement avoir un influx traditionnel. Mais qui se pose alors la question de savoir ce que veut dire traditionnel ? Qui écoute des musiques dites world, mais qui sont plus occidentales qu’autre chose, en se posant réellement la question de savoir si elles ont encore un rapport avec une tradition ? On se pose sans doute peu la question parce que ces musiques sont vendues avec une étiquette qui, implicitement, laisse penser que toute musique du monde ou world music a, dans sa généalogie plus ou moins proche, une ou plusieurs expressions traditionnelles. On a donc le sentiment d’écouter des musiques qui sont probablement une évolution actuelle d’expressions ancestrales. Même si c’est complètement faux. Mais comment savoir si c’est complètement faux ? À la question « Pour être traditionnels, de combien de générations d’interprètes les arts doivent-ils se prévaloir ? » Chérif Khaznadar répond notamment : « L’introduction dans une société en évolution d’une forme nouvelle est généralement le fait de jeunes générations; si la forme introduite résiste à l’épreuve du temps et que le groupe s’y reconnaissant la transmet de génération en génération au point que celle qui l’a introduite devienne l’aînée, nous pourrons alors dire que cette forme est traditionnelle » (1).
En d’autres termes, une forme nouvelle, dite musique du monde sur le marché occidental, n’est peut-être pas du tout reconnue comme traditionnelle par l’ensemble de la société dont elle émane. Seul le temps nous dira si elle deviendra ou non une expression traditionnelle de ladite société. Ce qui n’empêche pas les protagonistes de cette forme nouvelle d’utiliser divers éléments empruntés aux traditions des générations qui les ont précédés : instruments, rythmes, façons de chanter, dialectes…

L’évolution actuelle des musiques du monde trahit très nettement un glissement vers des musiques qui ne font plus que quelques références fugaces à des expressions traditionnelles. Références qui, cependant, alimentent le discours et les fantasmes « exotiques » des uns et des autres, producteurs, vendeurs ou consommateurs. Qu’un artiste utilise des rythmes gnawa, un luth arabe, une gaïta, qu’il chante en espagnol, en ouzbek ou en kabyle et le voilà classé en musiques du monde. En fait, il fait de la chanson pop internationale, répondant à des critères de production occidentale dans lesquels il peut encore se permettre d’utiliser sa langue maternelle et quelques sons issus de sa culture - à moins qu’il ne soit complètement étranger aux cultures citées dans son œuvre (les rythmes gnawa se promènent à travers toutes les musiques, comme le font les incontournables djembé et didjeridu).

Les musiques du monde ne sont donc pas, ou plus, des musiques traditionnelles, du moins pas uniquement. La catégorie, énorme, comprend encore les expressions des traditions mais la partie consacrée aux musiques pop internationales est de plus en plus vaste. Le fossé entre les deux tendances se creuse et les productions mises en avant sont souvent celles de cette seconde catégorie. Regardez les nouveautés affichées dans les rayons world des FNAC : Laura Pausini, Shakira, Sushela Raman, Raul Paz, Sainkho, Cristina Branco, Salif Keita, les Nubians, Souad Massi, Iness Mezel…… qualité, traditions, commerce, chanson, ersatz, musique pop, soul…tout se côtoie pour le meilleur et pour le pire. Sans compter les innombrables compilations : Oriental All Stars, Harmony World, African dancefloor, Sensation zouk, Zouk love, R’N’ zouk, Oriental dancefloor, Oriental garden, Nuits orientales, Awards for world music, Arabian nights… Ce dernier est intéressant si on a besoin d’un exemple. Sous-titré « Club & chillout classics » ! Les nuits arabes sont celles des clubs des capitales européennes. Si vous entendez un luth ou un qanun, soyez certains qu’il sera rapidement écrasé sous la masse rythmique de boîtes infernales à rythmes stéréotypés. Pour danseurs du ventre du samedi soir dans les clubs branchés. World music si on veut, tradition certainement pas. Mais d’autres exemples vont dans l’autre sens.
Gageons que dans dix ans toutes les musiques seront « musiques du monde » et que de moins en moins de traditions différentes y seront entendues. Globalisation versus tradition !

(1) Les spectacles des autres. Questions d’ethnoscénologie II

(Babel. Internationale de l’Imaginaire, Nouvelle série N°15. Maison des Cultures du Monde 2001)
(Etienne Bours, Services musicaux)

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