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Ni dieu ni diable
La musique rock a
toujours entretenu un lien très étroit avec l’univers religieux et son
opposé, le rapport au diable.
Des origines du blues du delta du Mississippi et des superstitions de
possession diabolique des esclaves noirs au satanisme de pacotille des
groupes de black et death métal, le diable a souvent été utilisé comme
métaphore de la lutte contre une société conservatrice et puritaine.
Une certaine confusion, née d’une vision grand-guignolesque de l’antéchrist,
ne doit pas occulter l’existence d’un Robert Johnson, bluesman qui
vendit son âme au diable pour pouvoir jouer de la guitare d’une façon
diabolique (" Hellhound in my trail ", " Me
and the devil blues ") et d’un groupe comme les Rolling Stones
et leurs cauchemars sataniques (" Their satanic majesties
request ", " Sympathy for the devil ").
La religion et la spiritualité sont profondément enracinées dans le
monde des bluesmen et du gospel tout comme chez les premiers
musiciens de rock (Jerry Lee Lewis) se trouvant devant le dilemme
spirituel entre influence maléfique du rock’n’roll et amour de dieu.
Le mysticisme de la fin des années soixante est une rébellion contre les
normes établies et les sévères codes moraux de l’époque. Les
musiciens de rock cherchant souvent dans la philosophie orientale une
alternative au matérialisme des sociétés occidentales.
Voici quelques exemples d’artistes qui illustrent ce besoin de reprendre
place dans l’ordre cosmique d’une spiritualité sans dieu comme
alternative subversive.
Le premier album du
Canadien Frankie SPARO (" My red scare " XS640I
),
sorti sur le label de Montréal Constellation (" Godspeed you
black emperor ", " Fly pan am ",
" Do make say think… ") illustre le traumatisme d’un
monde intérieur claustrophobe. Son post-folk funéraire aux arrangements
minimalistes, noyé dans un brouillard de ténèbres, nous réverbère
malgré tout une luminosité trouble. De sa voix hantée entre fragilité
et défiance résonnent des embruns de désolation. Comme d’une
bouteille à la mer, de laquelle sort un folk déconstruit. Ses
installations sonores de sentiments latents nous emportent comme des
vagues de brume vers des atmosphères de perte et de tristesse. Dans son
monde sans divinité ou l’absence d’un être supérieur tout puissant
n’engendre plus d’aliénation, Frankie Sparo murmure d’une voix
râpeuse sa colère au milieu du tumulte de ses doutes.
Avec la nouvelle
production du multi-instrumentiste écossais Richard YOUNGS ("
Making paper " XY766G ),
chantre du minimalisme, nous retrouvons la dualité musicale qui illustre
notre époque. À savoir la coexistence entre, d’un côté, la
dépersonnalisation de la musique par l’utilisation exacerbée de l’électronique
et du traitement du son (soundwriting), et de l’autre, la relecture
apaisée de la chanson rock (songwriting), traduite par l’émergence de
l’acceptation de soi en tant qu’individu existant dans l’approbation
de ses sentiments. Que cet album sorte sur le label américain Jagjaguwar
(Manishewitz, Patrick Phelan, Spokane) qui célèbre depuis quelque temps
cette relecture du format de la chanson rock n’est pas étonnant.
Richard Youngs oscille depuis toujours entre expérimentation
instrumentale avant-gardiste et apaisement d’inspiration folk. Héritier
de Robert Wyatt et d’une scène écossaise acoustique (John Martyn,
Incredible String Band…), ce musicien quelque peu hermétique chuchote
son mysticisme au lieu de l’exhiber à travers le prisme de ses
paradoxes et de ses interrogations.
Nous retrouvons BONNIE
PRINCE BILLY accompagné par THE MARQUIS DE TREN (Mick
Turner de Dirty Three) pour un disque " Get on jolly " (XM201H
),
inspiré des poèmes de Tagore, tirés du Gitanjali. Ces poèmes, mis en
musique et récités plus que chantés, nous font découvrir un musicien
proche d’une sérénité toute panthéiste proche de l’ataraxie. Sur
une rythmique famélique au tempo lent qui s’éteint à petit feu, sa
voix vacille vers l’irréalité de la personnalité individuelle et l’affirmation
d’une réalité divine. Encore une fois, la country sèche et
déstructurée de Bonnie Prince Billy est une bonne réponse aux clichés
qui servent de pensée à une classe d’amuseurs qui veulent faire
moderne en tournant tout en dérision.
Will Oldham entretient dans les fanges de nos sociétés une candeur
aigre-douce.
Nick CAVE
toujours soutenu par ses BAD SEEDS pour un album " No
more shall we part " (XC193E )
rempli de religiosité et de ferveur " gospel ". Si la
bible est une source d’inspiration, ce musicien aux prises avec ses
tourments ne croit ni au paradis ni à l’enfer. Il est ce prêcheur
halluciné d’un univers fait d’ombres et de cris étouffés vers un
dieu irréel. Nick Cave, marqué par une vision du monde faite de
péchés, de remords et de quête de rédemption, réussit à garder une
certaine distance. Loin d’être un bonimenteur d’eaux bénites, tel un
personnage se retournant et voyant soudain une scène de son enfance,
entre vision fantasmatique et carambolage des émotions, il a besoin de ce
qui semble être du désordre pour conforter un certain ordre intérieur.
Comme Jon Spencer et son blues explosion, Nick Cave et ses Bad Seeds
réussissent depuis plusieurs années à sortir le blues, et aujourd’hui
le gospel, des clichés habituels des bluesmen, avides d’offrir au
public des petits Blancs dodelinant de la tête, lieux communs d’un
genre mort depuis longtemps.
(Denis Gillebert, Namur)
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