À l’heure de l’américanisation de notre monde
comme modèle universel où la globalisation devient un vaste centre
commercial dont le ticket de caisse structure notre identité, une envie d’autre
chose et un désir de rébellion font resurgir de notre enfance la figure
emblématique du cow-boy des cours de récréation.
Mais l’apprenti cow-boy ne galope plus dans la prairie sous le soleil en
rêvant d’attraper les filles au lasso.
Dans la parcellisation de son territoire enfantin et les ruines
symboliques de tours anéanties, symbole d’une Amérique toute
puissante, son rapport amour/haine à ce pays cristallise une ambiguïté
que la noirceur du chant de Hank Williams vient obscurcir. L’instant
exact où un gamin perd ses illusions et découvre que le monde n’est
pas parfait. Rejoignant ainsi l’univers responsable d’adulte où il n’y
a plus d’objection à tricher pour arriver à ses fins.
Venue des montagnes des Appalaches aux vallées peu accessibles, la
musique country trouvera dans la personne de Hank Williams, influence
essentielle du rock’n’roll, une réponse aux productions insipides et
au despotisme des bureaucrates de Nashville. Son physique sec et
décharné, sa vie agitée et sa lente déchéance, sa descente aux enfers
et sa fin tragique en font une figure tutélaire des icônes rock. Son
honky-tonk trouvera vers le milieu des années septante, dans le mouvement
outlaws, les hors-la-loi (Willie Nelson, Waylon Jennings), un premier
héritage rebelle face à l’intégrisme de la country.
Si la musique "folk " est celle des gens, la musique
populaire américaine, en s’organisant en industrie, s’est éloignée
de ceux-ci pour aller vers les publics. L’americana d’aujourd’hui,
au carrefour d’une interprétation fiévreuse et hantée de la country,
et d’une violence froide, est bien le patrimoine laissé par Hank
Williams à la frustration d’une nouvelle génération.
Après deux albums fondamentaux
(" vivadixiesubmarinetransmissionplot " et
" good morning spider "), SPARKLEHORSE et son
" It’s a wonderful life "(XS638W
)
s’impose comme le fer de lance de la mouvance americana. Sa country-pop
majeure s’invente une autre Amérique, survivante et sauvage. Bande-son
idéale d’un western métaphysique, c’est dans l’odeur des chevaux,
en marge de mélodies déformées, que les chansons de Mark Linkous
surgissent. Dans un paysage où le vide irréel, le rougeoiement du ciel
à travers un tourbillon de moments d’agitation et de voix à l’agonie,
transmettent un chant à l’enfance disparue, faussement naif. De cette
apologie de l’isolement, une sérénité nouvelle transparaît. Entre
accès de fièvre et ballades mélancoliques, ce voyage initiatique vers
un pays où les coups de feux ressemblent à des éclairs de chaleur, nous
entraîne dans la description de cauchemars et d’hallucinations avec une
précision inquiétante. Mark Linkous ne s’est guère efforcé d’enrober
son extrême pessimisme des conventions de langage propres à la chanson
populaire.
Dès ses débuts discographiques en 1979 chez Folkways,
label incontournable pour les musiques de la tradition américaine,
Lucinda WILLIAMS revendique ses influences. Celles-ci allant du Bob Dylan
de " Highway 61 revisited " au blues du delta incarné
par Skip James, Bukka White ou Robert Johnson. Ce sixième album
" Essence " (XW658D
),
regorgeant de sensualité, est constitué de chansons ardentes qui
racontent la passion amoureuse. De sa voix charnelle, elle parle du
couple, sa crise perpétuelle et sa dissolution annoncée ainsi que de la
tentation de possession de l’autre qui menace chacun d’entre nous dans
ses relations. Grande admiratrice de Hank Williams, proche de Townes Van
Zandt, Lucinda Williams se rêve en tenancière de saloon. Prête à
accueillir tous les hors-la-loi d’une Amérique en ruine qui voudraient
lui parler de leur mélancolie et de la fugacité du bonheur. En évitant
le ressassement des même codes d’écriture, cette fugitive des prairies
parle d’elle comme étant peut-être la seule raison de fuir, alors
même qu’il s’agit du seul espace impossible à déserter.
Avec le nouvel album " Roomsound "
du trio (Tim Rutili, Ben Massarella, Brian Deck) de Chicago, Califone (XC029T
)
nous retrouvons un country blues perverti par l’électronique. Sous l’effet
d’échantillonnages discrets, la croyance en une identité de style et
de pensée s’effrite. Sortie sur le label Perishable (Loftus, Orso, Out
In Worship), leur musique, devenue quelquefois impossible à contrôler,
part en cure de désintoxication. Une voix fatiguée, lourde d’excès et
de lutte contre soi, transcende les catégories folk et country. Un hymne
à la fuite vers la ferme des pionniers représenté par l’ " Anthology
of american folk music " ou le " Basement
tapes " de Bob Dylan. Notre trio évite de se cantonner dans un
registre exclusivement neurasthénique, frottés comme ils sont au grand
air de leurs déplacements musicaux perpétuels. Leur démarche est autant
un théâtre de reconquêtes qu’un lieu d’enracinement. L’alchimie
de ses outlaws provoquée par un picking acoustique, une guitare en
distorsion, des claviers obsolètes, un coloriage électronique et des
percussions malades, nous donne une drôle d’image du cow-boy du 21e
siècle. Comme si David Lynch s’emparait de la caméra de John Ford pour
faire une relecture de " La prisonnière du désert ".
Nous retrouvons les indiens de service en la personne
des deux frères constituant le groupe HERMAN DUNE. Leur troisième album
"Switzerland heritage " (XH499A
),
manifeste folk-rock interprété sur de vieilles guitares, nous entraîne
vers les Everglades dans un nuage de poussière. Dans ses terres
marécageuses, entre dérive désarticulée et chants de perdition, leur
photocopie d’un monde en équilibre instable nous renvoie à une vie
communautaire oubliée. Cette famille élargie, vécue comme une tribu,
est à la fois un lieu surnaturel et protecteur des agressions du monde.
Tels des devins, ils préconisent une thérapie pour s’évader de cette
smala musicale devenue au fil du temps une prison étouffante. Attachant
ses créateurs au totem de leur organisation sociale pour les faire
disparaître, le groupe constitué d’individus en rupture avec la
dictature industrielle et son urbanité oppressante, retrouve un certain
primitivisme où il est moins important d’accorder sa guitare que d’agrandir
son cœur.
Comme le pauvre cow-boy solitaire se noyant dans la
vaste prairie, Rick Alverson et son groupe SPOKANE propose sur ce deuxième
album " The proud graduate " (XS688G
)
son crépuscule intime. Suite logique de la discographie de Drunk dans sa
sobriété, toujours enregistré pour le label Jagjaguwar, ce Virginien,
habitant Richmond, se retrouve du côté des sudistes pour une guerre de
sécession d’un genre nouveau. En bordure des friches industrielles, son
"sadcore " résigné sur la dissolution du lien social nous
parle de l’inadaptation à un monde qui érige la réussite sociale en
valeur suprême. Infusées de mélancolie, ses chansons en forme de
parenthèses nous montrent une autre Amérique. Loin du Yankee triomphant,
ses notes vulnérables installent un climat à la volonté cotonneuse.
Anti-esclavagiste d’une télévision omniprésente, Rick Alverson veut
survivre en tant qu’individu et juxtapose sa détresse à une errance
dans les champs de coton.
(Denis Gillebert)