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___ROCK, POP, FOLK, TRIP-HOP, TECHNO__

 

l'article du mois de novembre 2002

 

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La petite maison dans la prairie

À l’heure de l’américanisation de notre monde comme modèle universel où la globalisation devient un vaste centre commercial dont le ticket de caisse structure notre identité, une envie d’autre chose et un désir de rébellion font resurgir de notre enfance la figure emblématique du cow-boy des cours de récréation.
Mais l’apprenti cow-boy ne galope plus dans la prairie sous le soleil en rêvant d’attraper les filles au lasso.
Dans la parcellisation de son territoire enfantin et les ruines symboliques de tours anéanties, symbole d’une Amérique toute puissante, son rapport amour/haine à ce pays cristallise une ambiguïté que la noirceur du chant de Hank Williams vient obscurcir. L’instant exact où un gamin perd ses illusions et découvre que le monde n’est pas parfait. Rejoignant ainsi l’univers responsable d’adulte où il n’y a plus d’objection à tricher pour arriver à ses fins.
Venue des montagnes des Appalaches aux vallées peu accessibles, la musique country trouvera dans la personne de Hank Williams, influence essentielle du rock’n’roll, une réponse aux productions insipides et au despotisme des bureaucrates de Nashville. Son physique sec et décharné, sa vie agitée et sa lente déchéance, sa descente aux enfers et sa fin tragique en font une figure tutélaire des icônes rock. Son honky-tonk trouvera vers le milieu des années septante, dans le mouvement outlaws, les hors-la-loi (Willie Nelson, Waylon Jennings), un premier héritage rebelle face à l’intégrisme de la country.
Si la musique "folk " est celle des gens, la musique populaire américaine, en s’organisant en industrie, s’est éloignée de ceux-ci pour aller vers les publics. L’americana d’aujourd’hui, au carrefour d’une interprétation fiévreuse et hantée de la country, et d’une violence froide, est bien le patrimoine laissé par Hank Williams à la frustration d’une nouvelle génération.

Après deux albums fondamentaux (" vivadixiesubmarinetransmissionplot " et " good morning spider "), SPARKLEHORSE et son " It’s a wonderful life "(XS638W ) s’impose comme le fer de lance de la mouvance americana. Sa country-pop majeure s’invente une autre Amérique, survivante et sauvage. Bande-son idéale d’un western métaphysique, c’est dans l’odeur des chevaux, en marge de mélodies déformées, que les chansons de Mark Linkous surgissent. Dans un paysage où le vide irréel, le rougeoiement du ciel à travers un tourbillon de moments d’agitation et de voix à l’agonie, transmettent un chant à l’enfance disparue, faussement naif. De cette apologie de l’isolement, une sérénité nouvelle transparaît. Entre accès de fièvre et ballades mélancoliques, ce voyage initiatique vers un pays où les coups de feux ressemblent à des éclairs de chaleur, nous entraîne dans la description de cauchemars et d’hallucinations avec une précision inquiétante. Mark Linkous ne s’est guère efforcé d’enrober son extrême pessimisme des conventions de langage propres à la chanson populaire.

Dès ses débuts discographiques en 1979 chez Folkways, label incontournable pour les musiques de la tradition américaine, Lucinda WILLIAMS revendique ses influences. Celles-ci allant du Bob Dylan de " Highway 61 revisited " au blues du delta incarné par Skip James, Bukka White ou Robert Johnson. Ce sixième album " Essence " (XW658D ), regorgeant de sensualité, est constitué de chansons ardentes qui racontent la passion amoureuse. De sa voix charnelle, elle parle du couple, sa crise perpétuelle et sa dissolution annoncée ainsi que de la tentation de possession de l’autre qui menace chacun d’entre nous dans ses relations. Grande admiratrice de Hank Williams, proche de Townes Van Zandt, Lucinda Williams se rêve en tenancière de saloon. Prête à accueillir tous les hors-la-loi d’une Amérique en ruine qui voudraient lui parler de leur mélancolie et de la fugacité du bonheur. En évitant le ressassement des même codes d’écriture, cette fugitive des prairies parle d’elle comme étant peut-être la seule raison de fuir, alors même qu’il s’agit du seul espace impossible à déserter.

Avec le nouvel album " Roomsound " du trio (Tim Rutili, Ben Massarella, Brian Deck) de Chicago, Califone (XC029T ) nous retrouvons un country blues perverti par l’électronique. Sous l’effet d’échantillonnages discrets, la croyance en une identité de style et de pensée s’effrite. Sortie sur le label Perishable (Loftus, Orso, Out In Worship), leur musique, devenue quelquefois impossible à contrôler, part en cure de désintoxication. Une voix fatiguée, lourde d’excès et de lutte contre soi, transcende les catégories folk et country. Un hymne à la fuite vers la ferme des pionniers représenté par l’ " Anthology of american folk music " ou le " Basement tapes " de Bob Dylan. Notre trio évite de se cantonner dans un registre exclusivement neurasthénique, frottés comme ils sont au grand air de leurs déplacements musicaux perpétuels. Leur démarche est autant un théâtre de reconquêtes qu’un lieu d’enracinement. L’alchimie de ses outlaws provoquée par un picking acoustique, une guitare en distorsion, des claviers obsolètes, un coloriage électronique et des percussions malades, nous donne une drôle d’image du cow-boy du 21e siècle. Comme si David Lynch s’emparait de la caméra de John Ford pour faire une relecture de " La prisonnière du désert ".

Nous retrouvons les indiens de service en la personne des deux frères constituant le groupe HERMAN DUNE. Leur troisième album "Switzerland heritage " (XH499A ), manifeste folk-rock interprété sur de vieilles guitares, nous entraîne vers les Everglades dans un nuage de poussière. Dans ses terres marécageuses, entre dérive désarticulée et chants de perdition, leur photocopie d’un monde en équilibre instable nous renvoie à une vie communautaire oubliée. Cette famille élargie, vécue comme une tribu, est à la fois un lieu surnaturel et protecteur des agressions du monde. Tels des devins, ils préconisent une thérapie pour s’évader de cette smala musicale devenue au fil du temps une prison étouffante. Attachant ses créateurs au totem de leur organisation sociale pour les faire disparaître, le groupe constitué d’individus en rupture avec la dictature industrielle et son urbanité oppressante, retrouve un certain primitivisme où il est moins important d’accorder sa guitare que d’agrandir son cœur.

Comme le pauvre cow-boy solitaire se noyant dans la vaste prairie, Rick Alverson et son groupe SPOKANE propose sur ce deuxième album " The proud graduate " (XS688G ) son crépuscule intime. Suite logique de la discographie de Drunk dans sa sobriété, toujours enregistré pour le label Jagjaguwar, ce Virginien, habitant Richmond, se retrouve du côté des sudistes pour une guerre de sécession d’un genre nouveau. En bordure des friches industrielles, son "sadcore " résigné sur la dissolution du lien social nous parle de l’inadaptation à un monde qui érige la réussite sociale en valeur suprême. Infusées de mélancolie, ses chansons en forme de parenthèses nous montrent une autre Amérique. Loin du Yankee triomphant, ses notes vulnérables installent un climat à la volonté cotonneuse. Anti-esclavagiste d’une télévision omniprésente, Rick Alverson veut survivre en tant qu’individu et juxtapose sa détresse à une errance dans les champs de coton.
(Denis Gillebert)

Copyright © La Médiathèque, 2002