J’ai
perdu le Nord
En
habitant différemment des formes musicales et en recyclant des sons qui
ont été utilisés par d’autres, les musiques électroniques atteignent
une dimension écologique. Une interaction prend naissance et ce mouvement
entre deux pôles musicaux différents engendre une polarisation qui réorganise
l’expression musicale sans rapport de domination. Ce malaxage des matières
et des textures sonores parvient à pervertir le réel pour créer un
concentré de fiction mythique.
Dans notre société riche en camps d’attractions ludiques de toutes
sortes, une fracture profonde, sociale et économique sépare les émancipés
de l’ordinateur. Dans l’avènement de la technologie pour tous, des
individus affranchis veulent bien faire partie du système mais sans céder
de terrain sur leurs désirs et leur personnalité. En ne se faisant ni écraser,
ni normaliser par la complexité de la machinerie électronique et sa mémoire
inébranlable. Dans l’alzheimérisation de notre quotidien, le sampling
utilisé comme fonction de citation et de reconstruction est un travail
sur la mémoire. Tel un nomadisme intellectuel qui permettrait
l’exhumation de celle-ci.
Éloignés des
leurres de nos existences modernes, tel un univers de dupe en forme de
playstation ou de lounge-music (cette musique interchangeable au consensus
trompeur), et abusés par le racket culturel, laissons-nous guider par
l’aiguille aimantée de notre boussole.
Celle-ci
nous fait prendre la direction du cercle polaire et s’arrêter quelque
part au milieu de la mer, sur une île givrée, pour une utopie musicale vécue
comme un dérèglement climatique de nos paradis naturels perdus. En y
accostant, nous découvrons l’album Vespertine de Björk
(XB456N ),
sorte de concentré apaisé des influences de la musique populaire et de
la légitimation des musiques savantes à travers l’utilisation de l’électronique
(Zeena Parkins, Matmos…). En suivant notre elfe fluorescent dans sa
respiration musicale épurée, nous atteignons une sorte de pôle céleste.
Sur cet axe de rotation à géométrie variable, Bjork, telle une équilibriste,
se déplace en tourbillonnant entre l’électrode du cœur et l’anode
de la raison. Elle provoque des étincelles et son étude introspective de
son être intime immergé dans son milieu naturel fait de ce disque un
manifeste d’écologie musicale. Cette fusion naturelle produit des
effets inhabituels, faisant surgir de dessous la glace des torrents de
vapeur chantante. Dans ce blanc virtuel, les empreintes ineffaçables
laissées par Bjork dans le blizzard nous permettent de suivre sa trace
tourmentée. L’excentricité d’un chant anorexique et sa fragilité névrotique
l’expurgent de sa saga opaque et lui permettent l’extraction de notes
enfouies dans l’amnésie enfantine.
En
se tournant vers l’Est et profitant d’un iceberg échappé de la
banquise, nous dérivons vers Bergen, port norvégien. Dans cette ville
universitaire, le duo Kings of
Convenience et son album Versus remix a (XK484B
)
nous démontrent qu’un travail de remixage n’est pas qu’une opération
de marketing. L’acousticité intimiste de Quiet is the new loud
trouve dans cette relecture légitime, loin d’une bâtardisation
mercantile, une sorte d’opposition à toute disposition du facteur
humain dans la gestion culturelle actuelle. Ces égratignures électroniques
et cette chimie musicale sont en parfaite adéquation pour fournir une
alternative à une normalisation organique. Et l’erreur peut alors
s’immiscer dans la trop grande pureté norvégienne. Les chansons remixées
du duo reflètent ces contradictions nordiques, abstraites et rythmées,
froides et chaudes, expérimentales et mélancoliques. Leurs ballades
forestières en forme d’écorchure sans gravité prouvent que
l’Islande de Bjork et la Norvège de Kings of Convenience, longtemps
isolées du monde, géographiquement et par une sorte de protectionnisme
purificateur, s’ouvrent quelque peu sur l’extérieur, grâce à une
utilisation de l’informatique et une circulation planétaire des
informations. Ces descendants des Vikings, loin de l’imagerie de
guerrier sanguinaire, préfèrent laisser des traces d’une expression
musicale raffinée, pas seulement décorative. En faisant subir à leurs
chansons des traitements électroniques, Fourtet, Royksopp et d’autres
augmentent, par le raffinage obtenu, la légèreté et la subtilité du
produit original. Les nuits d’hiver près du cercle polaire se font
moins longues.
En
empruntant leur drakkar, pour continuer notre expansion maritime, nous
retrouvons l’Allemagne et son « electronica » miniature. Jan
Jelinek, dans son album Loop-Finding-Jazz-Records (XJ372R ),
sorti sur le label berlinois Scape (Pole, Kit Clayton, Burnt Friedman),
refuse l’amnésie d’un passé occulté. Récusant l’occlusion de la
mémoire par la banalisation d’une terreur sourde génératrice
d’holocauste. Son copier-coller musical, aux arrangements spatiaux, fait
de bruits lents et de bourdonnements nerveux, engendre chaleur et
luminosité. De son microscope musical, il dissèque, réarrange, soude
les couches intrigantes d’un génocide culturel. Refusant le vandalisme
high-tech de nos paysages multimédias sans fin, il assume dans son
concept imprévisible les influences dub et jazz. Cette perspective
gravite entre émotion forte et une palette de sons opulente et fertile.
Les lignes de fuite qui s’évanouissent dans l’oubli offrent un
panorama en réduction qui se dérobe. Pratiquant l’art de l’esquive,
il écarte toute tentative de profanation. Telles les trompettes de Jéricho,
ses bulles sonores font s’écrouler les murailles.
(Denis
Gillebert, Namur)
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