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___ROCK, POP, FOLK, TRIP-HOP, TECHNO__

 

l'article  du mois de février 2003

 

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J’ai perdu le Nord

En habitant différemment des formes musicales et en recyclant des sons qui ont été utilisés par d’autres, les musiques électroniques atteignent une dimension écologique. Une interaction prend naissance et ce mouvement entre deux pôles musicaux différents engendre une polarisation qui réorganise l’expression musicale sans rapport de domination. Ce malaxage des matières et des textures sonores parvient à pervertir le réel pour créer un concentré de fiction mythique.
Dans notre société riche en camps d’attractions ludiques de toutes sortes, une fracture profonde, sociale et économique sépare les émancipés de l’ordinateur. Dans l’avènement de la technologie pour tous, des individus affranchis veulent bien faire partie du système mais sans céder de terrain sur leurs désirs et leur personnalité. En ne se faisant ni écraser, ni normaliser par la complexité de la machinerie électronique et sa mémoire inébranlable. Dans l’alzheimérisation de notre quotidien, le sampling utilisé comme fonction de citation et de reconstruction est un travail sur la mémoire. Tel un nomadisme intellectuel qui permettrait l’exhumation de celle-ci.
Éloignés des leurres de nos existences modernes, tel un univers de dupe en forme de playstation ou de lounge-music (cette musique interchangeable au consensus trompeur), et abusés par le racket culturel, laissons-nous guider par l’aiguille aimantée de notre boussole.

Celle-ci nous fait prendre la direction du cercle polaire et s’arrêter quelque part au milieu de la mer, sur une île givrée, pour une utopie musicale vécue comme un dérèglement climatique de nos paradis naturels perdus. En y accostant, nous découvrons l’album Vespertine de Björk (XB456N ), sorte de concentré apaisé des influences de la musique populaire et de la légitimation des musiques savantes à travers l’utilisation de l’électronique (Zeena Parkins, Matmos…). En suivant notre elfe fluorescent dans sa respiration musicale épurée, nous atteignons une sorte de pôle céleste. Sur cet axe de rotation à géométrie variable, Bjork, telle une équilibriste, se déplace en tourbillonnant entre l’électrode du cœur et l’anode de la raison. Elle provoque des étincelles et son étude introspective de son être intime immergé dans son milieu naturel fait de ce disque un manifeste d’écologie musicale. Cette fusion naturelle produit des effets inhabituels, faisant surgir de dessous la glace des torrents de vapeur chantante. Dans ce blanc virtuel, les empreintes ineffaçables laissées par Bjork dans le blizzard nous permettent de suivre sa trace tourmentée. L’excentricité d’un chant anorexique et sa fragilité névrotique l’expurgent de sa saga opaque et lui permettent l’extraction de notes enfouies dans l’amnésie enfantine.

En se tournant vers l’Est et profitant d’un iceberg échappé de la banquise, nous dérivons vers Bergen, port norvégien. Dans cette ville universitaire, le duo Kings of Convenience et son album Versus remix a (XK484B ) nous démontrent qu’un travail de remixage n’est pas qu’une opération de marketing. L’acousticité intimiste de Quiet is the new loud trouve dans cette relecture légitime, loin d’une bâtardisation mercantile, une sorte d’opposition à toute disposition du facteur humain dans la gestion culturelle actuelle. Ces égratignures électroniques et cette chimie musicale sont en parfaite adéquation pour fournir une alternative à une normalisation organique. Et l’erreur peut alors s’immiscer dans la trop grande pureté norvégienne. Les chansons remixées du duo reflètent ces contradictions nordiques, abstraites et rythmées, froides et chaudes, expérimentales et mélancoliques. Leurs ballades forestières en forme d’écorchure sans gravité prouvent que l’Islande de Bjork et la Norvège de Kings of Convenience, longtemps isolées du monde, géographiquement et par une sorte de protectionnisme purificateur, s’ouvrent quelque peu sur l’extérieur, grâce à une utilisation de l’informatique et une circulation planétaire des informations. Ces descendants des Vikings, loin de l’imagerie de guerrier sanguinaire, préfèrent laisser des traces d’une expression musicale raffinée, pas seulement décorative. En faisant subir à leurs chansons des traitements électroniques, Fourtet, Royksopp et d’autres augmentent, par le raffinage obtenu, la légèreté et la subtilité du produit original. Les nuits d’hiver près du cercle polaire se font moins longues.

En empruntant leur drakkar, pour continuer notre expansion maritime, nous retrouvons l’Allemagne et son « electronica » miniature. Jan Jelinek, dans son album Loop-Finding-Jazz-Records (XJ372R ), sorti sur le label berlinois Scape (Pole, Kit Clayton, Burnt Friedman), refuse l’amnésie d’un passé occulté. Récusant l’occlusion de la mémoire par la banalisation d’une terreur sourde génératrice d’holocauste. Son copier-coller musical, aux arrangements spatiaux, fait de bruits lents et de bourdonnements nerveux, engendre chaleur et luminosité. De son microscope musical, il dissèque, réarrange, soude les couches intrigantes d’un génocide culturel. Refusant le vandalisme high-tech de nos paysages multimédias sans fin, il assume dans son concept imprévisible les influences dub et jazz. Cette perspective gravite entre émotion forte et une palette de sons opulente et fertile. Les lignes de fuite qui s’évanouissent dans l’oubli offrent un panorama en réduction qui se dérobe. Pratiquant l’art de l’esquive, il écarte toute tentative de profanation. Telles les trompettes de Jéricho, ses bulles sonores font s’écrouler les murailles.
(Denis Gillebert, Namur)  

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