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Rêveries
Dans
nos vies, les dérèglements de l’ordinaire qui conduisent à voir le réel
autrement nous permettent de comprendre ce qui se joue dans le hors champ
de nos existences. Dans notre agitation quotidienne sous anesthésie, nos
rêves répertoriés évitent difficilement la chloroformisation de notre
perception.
En
remplaçant de plus en plus le réel par ses représentations et en
assignant notre implication au monde, l’individu, dans son inconstance,
recherche maladivement son identité entre somnifère et narcotique.
Ceux-ci nous autorisent à passer du champ au contrechamp et d’entrer
ainsi dans le paysage en oubliant notre détachement et en se réappropriant
des intuitions. Dans ces contrastes de luminosité, nous glissons
lentement dans un abandon contemplatif ne nécessitant aucun discours.
Quelques musiciens, adeptes de la Dream Pop, permettent de retrouver notre
rapport magique au monde et nous tendent un miroir de plus dans un jeu de
reflets infinis. Dans nos corps opaques, cette musique provoque une
diffraction quasi cosmique et fait office d’anti-douleur.
L’album
All Is Dream du groupe Mercury Rev (XM466K )
nous amène dans un rêve éveillé entre cordes panoramiques et onirisme
orchestral. Une sorte d’épopée chimérique en forme de tour de
passe-passe musical. Ces prestidigitateurs d’émotions égrènent leurs
notes dans un éparpillement baroque irradiant nos rêveries, et proposent
un antidote salutaire à la duperie féerique du Walt Disney de notre
enfance. Leurs bambis dévalant les Catskill Mountains expurgent les
souvenirs traumatiques et cauchemardesques des dessins animés de nos
premières années.
Les élucubrations inventées par Mercury Rev cachent une fêlure et
retardent l’instant du crépuscule. Cet entre chien et loup de
l’enfance déclenche les prémices d’une fin de jour qui prend son
temps en allongeant indéfiniment les ombres fantomatiques du mirage
enfantin.
En
traçant des sentiers dans l’inextricable labyrinthe de la forêt, des mélodies
portées par le vent parviennent à nos oreilles. Ce sont les chansons
d’Argyle Heir des Américains de Ladybug Transistor (XL027C
).
Pour ce quatrième album, sorti sur le label Merge (East River Pipe,
Neutral Milk Hotel), terrier abritant une ribambelle de groupes qui se délectent
d’une pop optimiste, ces farfadets constituent une sorte de fanfare des
bois. Ils nous convient à des escalades harmoniques à travers raidillons
et bosquets. Entre textes surréalistes et section rythmique minimale,
cette pop qui oscille entre harmonies vocales à la Brian Wilson et
orchestrations à la Burt Bacharach n’est qu’une illusion. Ces fables
musicales, éclairées par des lanternes magiques, nous permettent de
sortir de la brume et de laisser le temps s’effilocher.
Dans
le murmure d’un ruisseau qui dévale entre les blocs de rochers,
l’eurythmique musicale du My Place In The Dust des Anglais de Morning
Star (XM829M )
nous entraîne dans un tourbillon. La fluidité des chansons, déposées
tel un limon sur le lit d’une rivière, engendre une impression de
surplace. Par antonymie, une rapidité naturelle s’installe et nous fait
prendre le chemin le plus court vers le doublement de soi. Une sorte de
divagation éthylique s’intronise. Celle-ci nous fait suivre cette étoile
du matin qui illumine notre destin et constelle nos songes.
Nous retrouvons des paladins alambiqués qui content des romances
truquées nous menant dans une impasse. Ce mirage musical d’ombres
liquides nous illusionne et reflète nos contradictions.
À
la lisière d’un monde magique, l’album Where Leaves Block The Sun
des Américains de Bevel (XB371W )
nous invitent à une promenade pastorale en forme d’effeuillage de
l’âme. Précédant l’orage, l’air se charge d’effluves. La faible
luminescence des chansons de Via Nuon éclaire notre parcours champêtre
à travers les crevasses de nos certitudes. Il nous permet d’éviter
l’égarement dans l’abîme douloureux qui sépare notre vision intérieure
de notre expression finale. Les lézardes de notre mémoire silencieuse,
tirées vers l’intérieur, telles les racines de notre nostalgie,
provoquent l’humus de notre imaginaire.
La picturalité de la musique et des notes de guitare stratosphériques
chassent les nimbus de nos doutes pour retrouver, à l’ombre du soleil,
l’orée de notre rêverie. Ce disque, produit par Michael Krassner du
Boxhead Ensemble et sorti sur le label Jagjaguwar, a été réalisé avec
l’aide d’une kyrielle d’hôtes musicaux sortis de la lande normative
(Mick Turner de Dirty Three, Scott Tuma de Souled American) pour retrouver
la garrigue de nos émotions.
L’arc-en-ciel
provoqué par Dave Fischoff donne à entendre toute une série de
couleurs musicales. Déjà remarqué en 1998 avec l’album Winston
Park (XF388Q ),
sa nouvelle production The Ox & The Rainbow (XF388R )
produit une réfraction de nos rêves.
Entre histoires surréalistes et contes de fées vaudevillesques, ses
chansons en forme de croquis observent nos aliénations. Son miroir cruel
nous renvoie une étrangeté rugueuse et une âpre singularité. Cette
bizarrerie nous précipite dans un cauchemar et aux confins de la normalité.
C’est Tod Browning qui vient pervertir Blanche Neige et la mièvrerie
enfantine. L’anthropomorphisme des studios Disney est brouillé, les
monstres peuvent faire leur apparition. L’homme-tronc Dave Fischoff
provoque le malaise dans la féerie Fantasia et prend toutes sortes
d’apparences.
L’écorce se fait acrobate de nos chimères, le lichen jongle avec nos
fantasmes et des fossiles manipulent nos illusions. L’individu peut-il
n’avoir qu’une seule identité ?
(Denis
Gillebert, Namur)
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