God Boredoms…
Dès leurs débuts (voir XB719B ) rassemblant Soul
Discharge (1989) et Early Boredoms (1982-1987), sur Shimmy Disc
pour ce qui concerne leur discographie à la Médiathèque), les Boredoms,
le groupe japonais de Osaka, formé autour de l’infatigable Yamatsuka
Eye (composition, bruits de bouche, chant, voix, hurlements, djing et bien
d’autres manipulations instrumentales…), sonnent comme l’électron
libre du… free-impro-rock au Japon et aussi, quelques années
plus tard, aux États-Unis où ils côtoieront Sonic Youth et John Zorn.
Impossible d’oublier les albums de Zorn‘s Naked City où se
distinguent toutes les possibilités vocales d’un Yamatsuka Eye survolté.
Leur premier véritable album Osorezan no Stooges Kyo paraît au
Japon en 1988, en vinyle et ne figure pas dans les collections actuelles
de la Médiathèque. Cependant, leur premier mini-album Anal by Anal, paru
en 1986, figure sur la réédition occidentale en 1994 de l’album Onanie
bomb meets the Sex pistols (XB719F ) sur le label Earthnoise.
Extrait audio XB719B :
"Boredroms : Bubblebop shot"
Les Boredoms sont avant tout une
incroyable bande d’allumés bien soudés par une énergie contagieuse,
enchaînant à la vitesse grand punk des courtes pièces ou de folles
improvisations abruptes et s’allongeant parfois en atmosphères proches
du free jazz. Souvent à bout de souffle, mais tout cela est « spontanément
contrôlé », ils déballent joyeusement le trop-plein de leur âme fêlée
en une foule d’attitudes musicales et vocales qui tiennent plus de la
prouesse technique et de la volonté de projeter leur imaginaire créatif
que d’un franc déconnage.
Derrière une apparence clownesque,
monstrueuse, nihiliste et débridée (on sent l’influence artistique de
l’Opéra de Pékin comme sur leurs compagnons de Ground Zero avec
lesquels jouera Yamatsuka Eye), se disputent et s’équilibrent des jeux
complexes, des parties instrumentales d’une invraisemblable finesse, des
saccages intentionnels, des destructions, des parodies et des expérimentations
délicates ou qui ont l’audace de l’inconscient. Ils sont les surréalistes
du punk. La technique de jeu est imprévisible et à la hauteur de
l’imaginaire du collectif. Le côté noise provient d’un
savoir-faire instrumental et vocal, d’une intention de sonner tel quel
et non d’un manque de technique ou d’idées. Ils m’apparaissent,
selon les albums et les époques, comme une divinité/monstre de la
mythologie bouddhiste, parfois profondément mystique, parfois monstre
ayant dévoré bien des éléments de cultures occidentales (rock, disco,
industries publicitaires et du divertissement…) régurgitant à toute
vitesse une galerie d’images sonores, de flashs trash, de montages
collages, de chansons parodiques. Un beau grand vomis gargantuesque où
brillent nombre d’orchestrations dont le degré de créativité aura
sans doute épaté John Zorn. En plus, ils sont drôles, moqueurs et
vouloir les enfermer dans un genre précis est illusoire.
Paru au Japon en 1988 et réédité
en 1994 sur Earthnoise, Onanie bomb meets the Sex Pistols est forcément
un album extrême, explosif, un grand écartèlement de la musique punk,
trop exiguë pour nos chers bourreaux de la pop. Album de rock ‘n’
roll, oui, mais complètement disséqué. Bien plus drôle que cruelle,
une mise en scène explicite des furieux débordements musicaux et
comportementaux des punks de la première heure. Une relecture au vitriol,
une interprétation moderne, une assimilation et même un dépassement de
cette prise de « liberté totale » et de ce besoin vital de détruire
les vieilles normes. Les Boredoms vont musicalement plus loin dans
l’acte de briser « l’espace chanson » et l’esthétique
instrumentale. Ils parodient les soubresauts, brandissent la même énergie,
s’amusent de la vulgarité des punks, mais ils privilégient
l’imagination, l’inventivité, le développement dans le saccage
(leurs morceaux font souvent plus de cinq minutes) par rapport à
l’urgence destructrice réglée en deux minutes par les punks de 77.
Dans Pop Tatari (1992), il y
a ce morceau de neuf minutes intitulé Cheeba, très révélateur
du type de structure récurrent chez les Boredoms. Un thème écartelé en
plusieurs directions par une succession de cellules instrumentales et
vocales contrastées qui, abruptement ou de manière plus fluide, forment
une plage multicolore dans ses rythmes et autres composants sonores. Comme
des sautes d’humeur intempestives, vivifiantes lors d’une écoute précise
et pouvant fatiguer ou sembler incompréhensibles pour l’auditeur
passif. L’ensemble de l’album se démultiplie de la même façon :
dix-huit tranches contrastées, scindées et soudées simultanément.
Pas d’incohérence mais un éclatement
renouvelé à tous les niveaux : intensité, distribution changeante d’éléments
sonores, tempo et rythmes, colorations, choix des voix…
En 1993, en parallèle au son
live du tonitruant Life is ok ! (XB719D ) paru sur Avant
records, un merveilleux single intitulé Super roots (XB719E
) paraît sur Reprise Records
(une compagnie de Warner). C’est presque un mini-album unplugged
tant la diversité et l’inventivité acoustiques règnent avec peu d’électricité
et d’amplification. Racines extrêmes-orientales et blues sont
perceptibles mais singulièrement ‘dé-redéconstruites’.
En 1994, ils poussent encore un peu plus loin les limites de la dérision
en matière de rock avec Chocolate Synthesizer (XB719G ) sur Wea Japan, où ils
passent à la moulinette quantité de clichés qui deviennent des
constructions inouïes.
Si les premiers albums sont des éclats
formidables d’énergie musicale libre et ironique, tel Onanie bomb
meets the Sex Pistols (XB719F ), plus tard ils développent
une inspiration plus mystique, moins punk, mais toujours novatrice et
pleine d’humour, l’humour du moine coquin qui se serait trompé de
champignon. Avec l’album Super ae (XB719I ), sorti en 1998 sur Birdman
records, ils rassemblent leur imagination et toutes les plages rejoignent
un même courant d’énergie positive, solaire, fulgurante ou cosmique
comique. Section rythmique au galop, guitares fougueuses mais aussi une
distribution d’effets sonores sur chaque instrument et plein de petites
singularités en matière d’arrangements. Voir aussi le précédent Super
Roots 6 (XB719H ) où le tournant vers une
profusion d’atmosphères psychédéliques, (encore) dynamisées par un
sens de l’humour profondément musical, est déjà bien amorcé.
Cette tendance où les énergies débordantes sont canalisées, rendant la
musique moins chaotique, plus fluide, est confirmée dans Vision
Creation Newsun (XB719J ) paru en 2000 sur le label
Birdman. Si l’électronique s’est depuis longtemps introduite dans les
atmosphères, et que l’électricité est toujours un fulgurant vecteur,
l’esthétique acoustique de plusieurs instruments est aussi à
l’honneur. Ici, il n’y a plus de bouleversements abrupts ni de découpages
moqueurs, mais de complexes envolées sous un soleil radieux et une esthétique
s’apparentant plus à une tendance progressive du rock. Un groupe véritablement
pourvu d’un troisième (Yamatsuka) eye.
La discographie complète des
Boredoms est une nébuleuse que même les différents sites Internet ont
du mal à démêler. Cependant, pour ceux qui aiment les fils conducteurs,
on trouve les membres des Boredoms dans différents projets, notamment :
Yamatsuka Eye (le chanteur…) dans Hanatarash (XH121A , XH121B ), John Zorn’s
Naked City (en jazz), Omoide Hatoba (XO318I , XO318J , XO0318K , XO0318L ), Ufo or Die (XU049B ), Ground
Zero (XG889K
et en jazz UG8040 ).
Yoshimi (la chanteuse, batteuse…) dans Ufo or Die, Ooioo (XO084I , XO084J ) et aux
côtés de Kim Gordon (Sonic Youth) et Julie Cafritz (Pussy Galore) dans
Free Kitten (XF810U
,
XF810V ,
XF810W )…
(Pierre-Charles Offergeld, Liège)
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