Your browser is not Java capable or Java has been disabled.

 

___ROCK, POP, FOLK, TRIP-HOP, TECHNO__

l'article du mois de octobre 2003

 

consulter d'autres numéros...
   

 

Les femmes s’en mêlent

Dans le balancement d’une adolescence qui tend à s’allonger, où l’intime est pensé comme une indifférence au monde, l’individu tente de secouer son désir.
Cet enjeu dans son rapport aux filles, il le rumine lentement, ne cessant de douter de ses sentiments et de leur existence. La recherche éperdue d’un point d’ancrage l’enchaîne dans le désordre confus de ses passions. En écoutant des voix de femmes, ni poupées de cire manipulées, ni barbies acidulées, nous retrouvons une sorte de caresse d’avant le rock. Celle-ci, souvent bien faite, nous évite de languir dans l’inaction amoureuse, quand les nuits et les jours n’ont plus la même valeur.

L’album du duo AZURE RAY (XA998R ) nous propose, à travers son filtre sépia, des comptines vénéneuses. Déjà remarquées chez Bright Eyes, Orenda Fink et Maria Taylor, dans leur maison de poupée située du côté de Twin Peaks, nous parlent des artifices du discours amoureux. Dans leur vulnérabilité mélancolique, elles démontrent toute la différence qu’il peut y avoir entre sentiment et sentimentalité.
Leurs voix voilées et alanguies évitent notre stérilisation. Sauvé de la castration, c’est en catimini que nous retrouvons une forme de sérénité de juste distance.

Une petite brise voluptueuse nous annonce le retour d’HOPE SANDOVAL. Délaissant la trop grande mise en l’avant confectionnée par David Robback au temps de Mazzy Star, elle retrouve, grâce à son nouveau mentor Colm O’Ciosoig (My Bloody Valentine), une place plus effacée, dans l’ombre des projecteurs avec son groupe The Warm Inventions. Les ballades nocturnes de Bavarian Fruit Bread (XS046Y ) nous entraînent dans son mystère introspectif. Difficile d’éviter le fantasme de la femme-enfant quand sa voix enjôleuse et aérienne susurre à notre oreille. À sa façon, sensorielle, elle développe son sens de la manipulation, cette forme froide de séduction. En se laissant imprégner par la musique, il ne nous reste plus qu’à nous féminiser. Cette catharsis des sens évacue nos inhibitions et stigmatise notre imposture.

L’angoisse engendrée par cette remise en question nous emmène dans les bras de SCOUT NIBLETT pour une étreinte qui dure le temps des quatorze chansons de son Sweet Heart Fever (XN477A ).
Alter ego de Jason Molina (Songs : Ohia) sur le label Secretly Canadian, elle provoque notre dualité. Notre enlacement entre Scout et Jason, la fille qui joue au garçon et le garçon qui joue à la fille, engendre une altérité de notre nature qui ne revient pas toujours au galop.
Si auparavant les filles du folk avaient plus l’apparence de mères, quelque peu figées dans les stéréotypes, aujourd’hui elles assurent un plaisir au féminin. Dans notre culture machiste, celui-ci provoque notre anxiété.
Cette virago porte les stigmates d’une intégrité qui se paie au prix fort. Concentrée sur ses émotions, entre silences violents et ivresse de la fragilité, elle nous laisse en bordure de l’autoroute, chargés que nous sommes de beaucoup d’histoires contenues.

La découverte du duo japonais NAGISA NI TE, oscillant entre rêves romantiques et mélodies pop, évite à notre affliction de se voir brûler dans la flamme d’une bougie.
Ce groupe d’Osaka, formé du multi-instrumentiste Shinjii Shibayama et de la chanteuse Masako Takeda offre sur l’album Feel (XN017U
) une sorte de folk psychédélique lorgnant vers une lo-fi candide.
Quand le libéralisme s’accroche aux corps, il est important que deux individus décident de prendre ensemble un peu de recul par rapport au monde pour se protéger. Former un couple qui deviendra une affaire de famille.
Des histoires vieilles comme le monde, entre commerce de la féminité et restructuration de la fidélité. Une rencontre entre poésie et désinvolture pour un remake de La maman et la putain made in Japan

Autre histoire de couple avec l’album The Night I met my second Wife (XS414A ) du groupe SIR. Elizabeth Downey et Jesse Sheperd nous parlent de séparation et de romance qui se désintègrent, tels deux miroirs légèrement décalés qui ne refléteraient plus que l’absence d’un corps pour l’autre. Leur cécité affective permet de cerner l’étendue du désastre à travers un quotidien de crises perpétuelles.
La tuméfaction des cœurs orchestrée par une tumeur maligne provoque une multiplication anarchique de sentiments équivoques et ambigus. Le malentendu s’installe dans le couple. Et c’est sur la corde raide, au bord de l’abîme que le disque se termine.

Refusant la lyophilisation de l’amour, l’écoute du All Artists are Criminals (XC227X ) des Anglais de CHA CHA COHEN nous plonge dans une étuve. Le bain de vapeur provoqué par les deux filles du groupe accentue notre sudation.
Signé sur le label écossais Chemikal Underground, ces anciens musiciens de Wedding Present permettent d’égoutter nos peines de cœur en se riant des modes et des normes.
Dans l’affolement d’une émotion violente, nous sommes faibles et lâches quand nous sommes dans une série d’aventures amoureuses qui nous dépassent.
Si trop d’amour mène à la rupture, la gaîté est souvent le contraire du bonheur. Ce disque aurait dû s’appeler « All Lovers are Criminals ».
(Denis Gillebert, Namur)

Copyright © La Médiathèque, 2003