Dans
le balancement d’une adolescence qui tend à s’allonger, où
l’intime est pensé comme une indifférence au monde, l’individu tente
de secouer son désir.
Cet enjeu dans son rapport aux filles, il le rumine lentement, ne cessant
de douter de ses sentiments et de leur existence. La recherche éperdue
d’un point d’ancrage l’enchaîne dans le désordre confus de ses
passions. En écoutant des voix de femmes, ni poupées de cire manipulées,
ni barbies acidulées, nous retrouvons une sorte de caresse d’avant le
rock. Celle-ci, souvent bien faite, nous évite de languir dans
l’inaction amoureuse, quand les nuits et les jours n’ont plus la même
valeur.
L’album
du duo AZURE RAY (XA998R
) nous propose, à travers son filtre sépia,
des comptines vénéneuses. Déjà remarquées chez Bright Eyes, Orenda
Fink et Maria Taylor, dans leur maison de poupée située du côté de
Twin Peaks, nous parlent des artifices du discours amoureux. Dans leur
vulnérabilité mélancolique, elles démontrent toute la différence
qu’il peut y avoir entre sentiment et sentimentalité.
Leurs voix voilées et alanguies évitent notre stérilisation. Sauvé de
la castration, c’est en catimini que nous retrouvons une forme de sérénité
de juste distance.
Une
petite brise voluptueuse nous annonce le retour d’HOPE SANDOVAL.
Délaissant la trop grande mise en l’avant confectionnée par David
Robback au temps de Mazzy Star, elle retrouve, grâce à son nouveau
mentor Colm O’Ciosoig (My Bloody Valentine), une place plus effacée,
dans l’ombre des projecteurs avec son groupe The Warm Inventions. Les
ballades nocturnes de Bavarian Fruit Bread (XS046Y
) nous
entraînent dans son mystère introspectif. Difficile d’éviter le
fantasme de la femme-enfant quand sa voix enjôleuse et aérienne susurre
à notre oreille. À sa façon, sensorielle, elle développe son sens de
la manipulation, cette forme froide de séduction. En se laissant imprégner
par la musique, il ne nous reste plus qu’à nous féminiser. Cette
catharsis des sens évacue nos inhibitions et stigmatise notre imposture.
L’angoisse
engendrée par cette remise en question nous emmène dans les bras de SCOUT
NIBLETT pour une étreinte qui dure le temps des quatorze chansons de
son Sweet Heart Fever (XN477A
).
Alter ego de Jason Molina (Songs : Ohia) sur le label Secretly
Canadian, elle provoque notre dualité. Notre enlacement entre Scout et
Jason, la fille qui joue au garçon et le garçon qui joue à la fille,
engendre une altérité de notre nature qui ne revient pas toujours au
galop.
Si auparavant les filles du folk avaient plus l’apparence de mères,
quelque peu figées dans les stéréotypes, aujourd’hui elles assurent
un plaisir au féminin. Dans notre culture machiste, celui-ci provoque
notre anxiété.
Cette virago porte les stigmates d’une intégrité qui se paie au prix
fort. Concentrée sur ses émotions, entre silences violents et ivresse de
la fragilité, elle nous laisse en bordure de l’autoroute, chargés que
nous sommes de beaucoup d’histoires contenues.
La
découverte du duo japonais NAGISA NI TE, oscillant entre rêves
romantiques et mélodies pop, évite à notre affliction de se voir brûler
dans la flamme d’une bougie.
Ce groupe d’Osaka, formé du multi-instrumentiste Shinjii Shibayama et
de la chanteuse Masako Takeda offre sur l’album Feel (XN017U
)
une sorte de folk psychédélique lorgnant vers une lo-fi candide.
Quand le libéralisme s’accroche aux corps, il est important que deux
individus décident de prendre ensemble un peu de recul par rapport au
monde pour se protéger. Former un couple qui deviendra une affaire de
famille.
Des histoires vieilles comme le monde, entre commerce de la féminité et
restructuration de la fidélité. Une rencontre entre poésie et désinvolture
pour un remake de La maman et la putain made in Japan
Autre
histoire de couple avec l’album The Night I met my second Wife (XS414A
)
du groupe SIR. Elizabeth Downey et Jesse Sheperd nous parlent de séparation
et de romance qui se désintègrent, tels deux miroirs légèrement décalés
qui ne refléteraient plus que l’absence d’un corps pour l’autre.
Leur cécité affective permet de cerner l’étendue du désastre à
travers un quotidien de crises perpétuelles.
La tuméfaction des cœurs orchestrée par une tumeur maligne provoque une
multiplication anarchique de sentiments équivoques et ambigus. Le
malentendu s’installe dans le couple. Et c’est sur la corde raide, au
bord de l’abîme que le disque se termine.
Refusant
la lyophilisation de l’amour, l’écoute du All Artists are
Criminals (XC227X
) des Anglais de CHA CHA COHEN nous
plonge dans une étuve. Le bain de vapeur provoqué par les deux filles du
groupe accentue notre sudation.
Signé sur le label écossais Chemikal Underground, ces anciens musiciens
de Wedding Present permettent d’égoutter nos peines de cœur en se
riant des modes et des normes.
Dans l’affolement d’une émotion violente, nous sommes faibles et lâches
quand nous sommes dans une série d’aventures amoureuses qui nous dépassent.
Si trop d’amour mène à la rupture, la gaîté est souvent le contraire
du bonheur. Ce disque aurait dû s’appeler « All Lovers are
Criminals ».
(Denis
Gillebert, Namur)