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Scout
Niblett, toute la richesse de l'art pauvre.
Sur
scène, seule, aucune mise en scène, une guitare ou une batterie et une
voix à faire tomber tous les masques.
Il y a dix ans que Rid of me,
le second album de P. J. Harvey est sorti des griffes de Steve Albini,
(guitariste et noyau dur du vivant Shellac et des défunts Big Black et
The Rapeman)… producteur aussi recherché que détesté pour sa mise en
valeur « crue et en une prise » de la musique des autres.
« The Rapeman » a récidivé discrètement sur les plages du
second Scout Niblett et avec son consentement puisque c’est elle qui est
allée le tenter aux États-Unis.
Et c’est parti pour l’album de rock le plus « proche de la
moelle » depuis longtemps. Du cœur, des os, un filet de voix qui
ruisselle comme de l’argent entre vos omoplates.
D’emblée,
un faux fougueux « beat » de batterie maladroit, à l’aise
comme un cœur battant la chamade au creux d’un ventre amoureux :
« Ma, this boy is driving me wild » et la petite voix de
conclure « it’s
the best, but it’s late coming… ».
Rien que la batterie et la voix ! Comment est-il possible, en jouant
« faux » en plus, d’exprimer un sentiment avec autant
d’intensité ? Ici la prise de son a toute son importance. Elle
profite des « défauts » du jeu pour souligner un sentiment et
une sensation qui veulent exister en dépit de la technique. Il y a un
lien direct entre le son charnel de la batterie, le rythme approximatif et
l’émotion dévorante, le battement de cœur syncopé, essoufflé qui
nous assaille soudain dans certaines circonstances.
Plage
2, la voix de Scout Niblett s’affirme avec un aplomb formidable, un
timbre à faire trembler la batterie et la guitare. Mais personne ne
tremble plus, personne ne reste en arrière, personne n’a tort, les
trois instruments sont d’accord là-dessus, c’est un morceau en forme
d’affirmation très forte, une promesse d’engagement.
Tout au long de l’album, la prise de son est étonnante. Le son est
simple et direct, tout proche, tellement proche qu’il semble hyper-réel.
On n’a pas affaire à l’Albini des débuts qui aurait fait sonner punk
Chantal Goya. Les éléments sont clairs, pas abîmés comme dans Rid
of me de P. J. Harvey par exemple. C’est aussi dû au fait
qu’il n’y a jamais plus de deux ou trois sources sonores simultanément.
Rien
n’est enjolivé, mais tout est capté, même les déséquilibres :
la force maximale d’un simple accord, la netteté d’un roulement, le
timbre de la voix, la richesse d’un son de corde, la couleur d’une
grosse caisse…
Son
album précédent Sweet Heart Fever (XN477A )
sur le label Secretly Canadian révèle déjà une chanteuse hors du
commun, dont la voix pas totalement pure, plus mélancolique, capable de
bien des prouesses en toute humilité, exprime des textes à l’écriture
poétique, visionnaire, intime et symbolique sur les difficultés
existentielles. La guitare acoustique est presque le seul instrument de
l’album (hormis un peu de batterie revigorante ou de basse troublante),
elle agit comme la prolongation de la voix mystérieuse, parfois complètement
dématérialisée, de Scout Niblett. C’est un album qui flirte
volontiers avec la déprime malgré sa beauté formelle, assez proche en
cela de Nirvana, version unplugged.
I
am
est nettement plus positif,
Scout Niblett y surmonte ses angoisses et balance un rock minimaliste
assez fort que pour assumer ses faiblesses. Un disque affichant un sourire
désarmant face à la mort et qui jouit de l’idée de vivre maintenant
en dépit de tous les signes négatifs extérieurs et intérieurs.
« Je suis » affirme ses petites différences sans subterfuge
technique et fait sonner le peu qu’il a comme si c’était sa dernière
chance. On trouve dans la personnalité musicale de Scout Niblett une
sensibilité écorchée et lunatique proche de celle de P. J. Harvey, un
enthousiasme lutin rappelant celui de Marion dans Dog Faced Hermans et la
réserve d’une voix d’ange accrochée à la vie plutôt qu’à ses rêves.
Scout NIBLETT :
« I am »
(Too
Pure Records, Grande-Bretagne, 2003)
XN477B
(Pierre-Charles
Offergeld, Liège)
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