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___ROCK, POP, FOLK, TRIP-HOP, TECHNO__

 

l'article du mois de janvier 2004

 

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Joan LA BARBARA

Joan LA BARBARA : « Voice is the original instrument – Early works »
(Lovely Music, USA, 2003)
XL010A

« … C’est dans l’antre de la gorge et sous la voûte du palais, où monte et s’abaisse alternativement la stalagmite de la langue, que prennent naissance les mouvements aériens dont est faite la chair de voyelles et consonnes, divinités fomentées dans cette grotte et y cuisant à feu doux comme entre les parois d’un athanor alchimique. » Michel Leiris, « Alphabet » dans « Biffures – La règle du jeu » Gallimard, La Pléiade

Antre, gorge, voûte du palais, stalagmite, langue, divinités, grotte, feu doux, athanor, alchimie…Voilà des termes qui déterminent une dramaturgie de la langue, une scénographie fantastique de tout ce qui concerne la langue et ce qu’elle permet d’extérioriser par la voix, la fabrication de sons agencés ou non… À quoi l’on pourrait ajouter le ventre, le nombril, l’ombilic, le trajet du souffle… Le chant de La Barbara nous fait circuler dans tous les rouages de cette dramaturgie.

L’édition de Voice is the original instrument (double CD) est une bonne introduction aux fondements d’un travail vocal incontournable. À travers la manière personnalisée de Joan la Barbara, c’est une entrée en matière substantielle au rôle de la voix dans les musiques contemporaines (classiques ou non classiques).
Le premier CD présente une sélection de pièces pour voix nue, le deuxième CD recueille des compositions où la voix est réinjectée dans un processus musical plus large.
La partie « voix nue » permet de bien cerner les débuts de cette expérience vocale. Comme si on pouvait suivre le trajet de cette aventure, son inspiration première : sortir sa voix, la mesurer, se familiariser avec ses différents aspects, tester tout ce que l’on peut faire avec. Comme dans certaines de ces expériences sensorielles où il faut commencer par toucher son corps, toucher le corps de l’autre. Ici, la voix touche le corps du chant interne, va palper comment le chant dort en nous, et finalement comment « ça chante » toujours en nous. Il y a une source de chant permanente. L’interprète, telle La Barbara, développe quant à elle un talent particulier qui lui permet d’exprimer, d’exhiber ce chant interne. Et il y a une part d’exhibition indubitable. Comme quand on exhibe un animal dompté et qu’on lui fait faire des « tours » (tours de langue). Sans ça, ce chant intérieur reste obscur, sauvage, tumultueux, confus, bouillonnant, perturbant… En désaccord avec le langage rationnel du jour. Il est le chant de la nuit. L’informulé de la langue.
Joan La Barbara, et d’autres bien sûr, notamment les compositeurs avec lesquels elle a travaillé (Cage, Feldman…), font chanter l’informulé de la langue. Prennent à cœur de faire chanter l’irrationnel du sens. Ce qui reste irréductible à la langue ordonnée, policée.

Et à travers ces exercices s’ébauche une sorte de psychanalyse des profondeurs humaines à travers son potentiel vocal universel, Orient et Occident confondus. Les sonorités que ce travail vocal va rencontrer, traverser, porter à la lumière du jour évoquent autant l’Asie, les raffinements à l’état brut de la Renaissance, tous les états antérieurs du langage, les liens entre l’humain et la nature, des astres aux animaux les plus frustres. C’est une technique de chant doublée d’une technique de méditation pour aller sonder nos liens avec l’univers, en remontant aux origines de la langue, de la voix. Un travail sur les résonances intérieures, sur les rêves et les cauchemars qu’elles réveillent au passage. Un chant fait de la matière première de la langue : voyelles et consonnes à l’état prémâché, sifflantes, chuintantes, liquides, solides… Une pâte primaire palpitante, tantôt très pure, tantôt très trouble. « La chair de voyelles et consonnes » évoquée par Michel Leiris.

Ainsi dans le chant s’incarnent des parties animistes de l’être. L’essaim d’abeilles, la gorge transformée en ruche. Le chien, la chienne, leurs glapissements. Les oiseaux nocturnes, leurs présages, leurs déjections. L’identification aux éléments naturels. Le cri d’oiseaux migrateurs, sublimé dans le dépouillement des cordes vocales, symbolisant la fascination pour les mécanismes de la migration, la fascination pour tout ce qui migre en permanence dans l’âme, les humeurs, les émotions, les saisons intérieures, le déplacement progressif de la vie vers la mort. Sans oublier le « susurrement persuasif du serpent » (Michel Leiris) et ce qu’il évoque de l’origine de la langue et du fruit défendu ! Un tel développement du potentiel vocal renoue aussi avec le comique inhérent à la situation de l’homme, avec le cynisme à l’ancienne comme irruption du cri, de l’incongru, de ce qu’il faut en principe retenir et puis lâcher à l’écart dans un lieu secret. Des bruits, des chants trop concrètement près du corps, de l’organisme, de sa chimie, de son sang et de ce qu’il charrie comme impureté…

Pour autant, Joan La Barbara, au contraire d’autres artistes qui choisiront une manière plus proche du dégueuloir, embrasse ce répertoire de manière très propre, avec « superbe ». Le premier CD à voix nue permet aussi de démontrer l’importance de la technique et donc que ce n’est pas « du n’importe quoi ». La Barbara ne vomit pas. Elle affirme une maîtrise remarquable. Tout est extériorisé, mesuré, avec contrôle. C’est ajusté au millimètre. Ça coule dans une grande spiritualité. Ainsi, une certaine aridité du propos vocal n’est pas incompatible avec un certain new-agisme de la voix. Un mysticisme, lié à la voix plane, rayonne dans les exercices de La Barbara ! Le deuxième CD montrera comment cette mystique de la voix est utilisée, mise en scène dans des compositions où interviennent le traitement par ordinateur, le collage et découpage par bandes, la traversée des transformations par synthétiseur, les polyphonies artificielles par bandes interposées. Toutes compositions qui accentuent l’aura de la voix. Signalons que ces compositions datent des années 70 et que les manipulations exécutées à partir d’un matériau sonore premier (la voix) relevaient encore de l’innovation.

On retrouve Joan La Barbara sur une vingtaine de CD présents à la Médiathèque, tantôt comme interprète, tantôt comme compositrice. Sa discographie est répartie sur deux collections : le classique et le rock. Ce classement reflète l’amplitude expérimentale de sa discographie et fait de son travail un bon exemple d’expression se jouant des frontières et des notions de « classique » et « non classique ». Il est donc recommandé de circuler au long des différents aspects de sa discographie…

 

Sélection :

« Tapesongs » - XL010B
« Sound paintings » - XL010C

« 73 Poems » - XL010D

« Shamansong » - XL010E

« Microtonal works » - FA1905
Robert Ashley - « Improvement » - FA8582

John Cage - « Perilous night » - FC0602

John Cage - « Singing through » - FC0626

Morton Feldman - « Three voices for Joan La Barbara » - FF3425

Morton Subotnik - « Electronic works » - FS9111

Morton Subotnik - « Touch 1969 / Jacob’s room 1986 » - FS9132

(Pierre Hemptinne, Charleroi/Mons)

 

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