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Joan LA BARBARA :
« Voice is the original instrument – Early works » « … C’est dans l’antre de la gorge et sous la voûte du palais, où monte et s’abaisse alternativement la stalagmite de la langue, que prennent naissance les mouvements aériens dont est faite la chair de voyelles et consonnes, divinités fomentées dans cette grotte et y cuisant à feu doux comme entre les parois d’un athanor alchimique. » Michel Leiris, « Alphabet » dans « Biffures – La règle du jeu » Gallimard, La Pléiade Antre,
gorge, voûte du palais, stalagmite, langue, divinités, grotte, feu doux,
athanor, alchimie…Voilà des termes qui déterminent une dramaturgie de
la langue, une scénographie fantastique de tout ce qui concerne la langue
et ce qu’elle permet d’extérioriser par la voix, la fabrication de
sons agencés ou non… À quoi l’on pourrait ajouter le ventre, le nombril, l’ombilic,
le trajet du souffle… Le chant de La Barbara nous fait circuler dans
tous les rouages de cette dramaturgie. L’édition
de Voice is the original instrument (double CD) est une bonne
introduction aux fondements d’un travail vocal incontournable. À travers la manière personnalisée de Joan la Barbara, c’est une
entrée en matière substantielle au rôle de la voix dans les musiques
contemporaines (classiques ou non classiques). Et
à travers ces exercices s’ébauche une sorte de psychanalyse des
profondeurs humaines à travers son potentiel vocal universel, Orient et
Occident confondus. Les sonorités que ce travail vocal va rencontrer,
traverser, porter à la lumière du jour évoquent autant l’Asie, les
raffinements à l’état brut de la Renaissance, tous les états antérieurs
du langage, les liens entre l’humain et la nature, des astres aux
animaux les plus frustres. C’est une technique de chant doublée d’une
technique de méditation pour aller sonder nos liens avec l’univers, en
remontant aux origines de la langue, de la voix. Un travail sur les résonances
intérieures, sur les rêves et les cauchemars qu’elles réveillent au
passage. Un chant fait de la matière première de la langue :
voyelles et consonnes à l’état prémâché, sifflantes, chuintantes,
liquides, solides… Une pâte primaire palpitante, tantôt très pure,
tantôt très trouble. « La chair de voyelles et consonnes »
évoquée par Michel Leiris. Ainsi dans le chant s’incarnent des parties animistes de l’être.
L’essaim d’abeilles, la gorge transformée en ruche. Le chien, la
chienne, leurs glapissements. Les oiseaux nocturnes, leurs présages,
leurs déjections. L’identification aux éléments naturels. Le cri
d’oiseaux migrateurs, sublimé dans le dépouillement des cordes
vocales, symbolisant la fascination pour les mécanismes de la migration,
la fascination pour tout ce qui migre en permanence dans l’âme, les
humeurs, les émotions, les saisons intérieures, le déplacement
progressif de la vie vers la mort. Sans oublier le « susurrement
persuasif du serpent » (Michel Leiris) et ce qu’il évoque de
l’origine de la langue et du fruit défendu ! Un tel développement
du potentiel vocal renoue aussi avec le comique inhérent à la situation
de l’homme, avec le cynisme à l’ancienne comme irruption du cri, de
l’incongru, de ce qu’il faut en principe retenir et puis lâcher à
l’écart dans un lieu secret. Des bruits, des chants trop concrètement
près du corps, de l’organisme, de sa chimie, de son sang et de ce
qu’il charrie comme impureté… Pour
autant, Joan La Barbara, au contraire d’autres artistes qui choisiront
une manière plus proche du dégueuloir, embrasse ce répertoire de manière
très propre, avec « superbe ». Le premier CD à voix nue
permet aussi de démontrer l’importance de la technique et donc que ce
n’est pas « du n’importe quoi ». La Barbara ne vomit pas.
Elle affirme une maîtrise remarquable. Tout est extériorisé, mesuré,
avec contrôle. C’est ajusté au millimètre. Ça
coule dans une grande spiritualité. Ainsi, une certaine aridité du
propos vocal n’est pas incompatible avec un certain new-agisme de la
voix. Un mysticisme, lié à la voix plane, rayonne dans les exercices de
La Barbara ! Le deuxième CD montrera comment cette mystique de la
voix est utilisée, mise en scène dans des compositions où interviennent
le traitement par ordinateur, le collage et découpage par bandes, la
traversée des transformations par synthétiseur, les polyphonies
artificielles par bandes interposées. Toutes compositions qui accentuent
l’aura de la voix. Signalons que ces compositions datent des années 70
et que les manipulations exécutées à partir d’un matériau sonore
premier (la voix) relevaient encore de l’innovation. On
retrouve Joan La Barbara sur une vingtaine de CD présents à la Médiathèque,
tantôt comme interprète, tantôt comme compositrice. Sa discographie est
répartie sur deux collections : le classique et le rock. Ce
classement reflète l’amplitude expérimentale de sa discographie et
fait de son travail un bon exemple d’expression se jouant des frontières
et des notions de « classique » et « non classique ».
Il est donc recommandé de circuler au long des différents aspects de sa
discographie… Sélection : « Tapesongs »
- XL010B « Microtonal
works » - FA1905 (Pierre
Hemptinne, Charleroi/Mons)
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