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___ROCK, POP, FOLK, TRIP-HOP, TECHNO__

 

l'article du mois de mars 2004

 

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Phil Minton

Dada drain vocal
On suit à la trace le travail de Phil Minton (1940, chanteur) sur près de nonante CD présents à la Médiathèque ! Il représente manifestement une valeur « patrimoniale » forte : une proposition incessante de diversité, de singularité, de différences. De fait, figure importante de l’improvisation, se partageant entre théâtre, rock, jazz… il somatise tant le théâtre, la littérature que toutes les manières de « chanter », de « faire du bruit » avec l’appareil verbal-vocal-locutoire-déclamatoire… Dictionnaire du Jazz : « Il promène sa voix, des cris et traditions de rue aux extrémismes les plus risqués et expérimentaux, obtenant notamment des effets multiphoniques ou de résonance par des procédés adaptés de techniques traditionnelles extra-européennes, ou jouant avec toutes les possibilités de bruitage vocal – du corps au free-chant, de l’infra-chant au verbe ».
Les deux textes ci-dessous se veulent de petits guides conceptuels et sensoriels pour l’immersion dans ce bouillonnement verbal, reflet de notre modernité.


Phil MINTON & Roger TURNER : « Drainage »
(Emanem, Grande-Bretagne, 1998-2003)
UM6131

Des bouts de chants giclés, les brefs lieder d’un égorgé. La trachée sectionnée, les mots sont déformés par l’appel d’air, largués dans les gouffres. C’est la langue écœurée, sous oppression optimale qui baragouine des sons primaires, des fréquences codées. Le langage en phase d’infarctus permanent qui chante ses crampes, ses crispations, ses départs, évanouissements et rémissions. C’est tout l’appareil du verbal frappé d’épilepsie. Ce n’est rien d’autre que le plaisir profond, autant qu’ordinaire, de faire le débile avec l’air qui passe dans la gorge, aspiré, expiré, avec la langue qui remue sans contrôle, pour pousser des sons qui montent du ventre et qui ne sortent jamais autrement. Mimer des émotions non captées par le langage. Des ressentis qui échappent au dire. L’espèce de débilité exprimée n’est pas stigmatisée négativement mais présentée comme fondamentale et son contact, indispensable, en toute simplicité. C’est entretenir un lien avec une sorte d’origine, continuer à être interpellé, ‘poigné’, dérangé par tout ce qui ne s’exprime dans les mots, et qui finit toujours par baver de notre bouche, par filets d’idioties, par postillons, par lapsus pétaradants. La richesse expressive et les nuances complexes de ce vomi « à la Minton » sont, à ce sujet, éloquentes.
Moments de grâce ou moments de douleur, Phil Minton draine les états pour lesquels « il n’y a plus de mots ». Pas de mots pour les dire. Un dépotoir de sons et de sentiments abandonnés par les phrases bien faites, par l’expression aboutie. Une décharge à fouiller, pleine de syllabes et de consonnes mal foutues, au rebut, en bouillie. Quand, submergé de plaisir ou frappé de panique, on expectore des sons inarticulés, possédés, qui essaient quand même de traduire l’émotion brute, qui cherchent à se raccrocher à des mots qui se dérobent. Et qu’on se heurte à l’effroi de garder ça pour soi, à jamais.
Petits éblouissements couinants… Terreur qui pétrifie la langue, ultrasons diphoniques…
Toutes les manières de grincer des dents, siffler, marmonner dans sa moustache, chantonner à l’envers, japper, coasser, faire la bête, muser, pleurnicher, reproduire les sons corporels inconvenants, toutes les manières de cracher et dévorer, gargariser, saliver, plastronner, haleter, bâiller, se décrocher la mâchoire, tout ça au service de l’indicible. Un catalogue de bruits buccaux, de résonances laryngo-stomacales parcourant tous les stades et variantes de l’exécration et de la délectation. Sans filtre, sans sublimation verbale. Logorrhée abstraite. Sans prétention. Parce que si Minton travaille cet exercice vocal depuis des années, il ne lui a toujours pas donné les apparences d’une virtuosité savante. Pour autant, il a développé une grande précision, une netteté remarquable des différentes figures utilisées dans ses improvisations. Il s’est constitué un savoir de ces sons : à quoi ils sont liés, comment les libérer, leur donner du sens. Un savoir par le sensible.
Ça reste un exercice immédiat, direct, débraillé, qui ne peut qu’être débraillé pour dépiauter de la sorte le chant, les mots, le verbe. Avec une dimension scatologique : le verbe ne tient qu’au mouvement d’un sphincter, l’oral, miroir de l’anal. Longues diarrhées de lieder. Manger ses mots comme on mange sa merde. Ou forte rétention de mots réprimés qui tournent en crampes de coliques, vrombissantes. Beaucoup de souplesse et de désinhibition : il faut être très « dégagé », très « décomplexé » pour jouer avec des sons si intimes. Forcément si personnalisés, si physiques, organiques. C’est aussi une sorte de cure qui passe tant par des dramatisations incroyables que par des légèretés tout aussi surprenantes.
(L’accent mis sur le travail vocal de Phil Minton ne doit en rien occulter la présence très forte du percussionniste, l’inventivité de ses interventions, la complexité de sa syntaxe, ses explorations de l’acoustique des cavités abdominales, buccales et/ou cérébrales, selon leurs états, leurs humeurs, leurs consistances passagères, leurs liens affectifs avec la charpie de mots qui les traverse, les énerve… Muqueuses loquaces, spongieuses, bouches sèches comme du bois, langues garrottées, ressorts de la parole qui travaillent, claquent…).

À consulter : www.emanemdisc.com et www.lamediatheque.be
(Pierre Hemptinne, Charleroi)


L’incertitude de la voix est déjà un phénomène assez étrange. S’agit-il d’une voix qui s’utilise comme telle ? À cette incertitude Phil Minton ajoute le besoin de confirmer cette étrangeté des sons qui viennent de la gorge, le besoin de mettre la voix en difficulté de telle façon que l’on arrive vite à l’étranglement, au colossal de la gorge qui n’est plus capable car elle produit un « trop » sonore. Les sons sont sans mesure extérieure, on ne peut pas les mesurer, nature non morte, expansion permanente des sons qui ne sont pas uniquement vocaux mais ‘gesticulatifs’, théâtraux et impertinents jusqu’au désastre qui s’installe non uniquement dans la gorge mais dans les gorges, pluriel provoqué par la multiplication inattendue. Autrement dit, il y a des gorges qui se situent généralement entre des montagnes, choses serrées, étroites, comme étroites sont les gorges de Minton. Les appareils, tout d’un coup, ne sont plus bons à rien, à rien même, même à rien. Ils sont en état « Tinguely », ils déclenchent des avaries qui parcourent les autres organes du corps physique et mental de Minton. Il se dé-fait de quelque chose d’impossible à situer, d’un corps « éléphant » qui le prolonge, lui donne une nature déséquilibrée, à tel point que nous ne savons plus si c’est bien la gorge l’appareil utilisé ou si des nouveaux appareils viennent de nous arriver, une compréhension nouvelle de la constitution de l’humain qui nous jette dans une voie d’ouverture du corps constitué, cette fois par des organes et des appareils de fabrication récente, non pas des prothèses efficaces mais tout un assemblage qui égale le mélange possible des organes et la confusion de la fonction de chaque organe. Par exemple : est-ce que le pénis chante ? Ou la rate ? Lequel des deux est le plus chantant ? Ou la rage est-elle visible par la communication des organes qui ont, par-dessus tout, une vie active différente de celle de son possesseur ? Les organes n’ont pas de raisons de se manifester contre la gorge, bien qu’il soit possible que ce soit ça qui se passe. Les organes, comme la gorge ou les gorges, sont équipés par Minton pour jouer un rôle sonore. De communication ? Qu’est-ce que l’on entend par communication ? Les autres gorges, celles des conseils d’administration, celles qui s’expriment sans mimique, sans mimétisme, ont une fonction orale, elles communiquent. Elles s’appellent gorges. En outre, les gorges de Minton sont en dehors de la « nature morte » car elles ont une durée, elles ne s’exposent pas à côté des fruits et légumes, poissons et viandes qui ont eu une existence, à présent existence morte, car il y manque la durée. Les gorges de Minton se situent-elles proches de la bouche ? On dira que les gorges vont vers la bouche ou loin de la bouche, vers l’interne, vers l’intérieur ? Probablement qu’ici les choses ne sont pas faciles comme en géographie. Les gorges vont dans l’estomac, dans le foie, subissent des pressions respiratoires, souffrent des pressions du palais, sont interrompues par le cerveau qui les veut, non pas au service des codes grammaticaux, mais au service des déformations. L’auditeur en fabrique aussi, forcément, car l’auditeur ajoute à celles de Minton une quantité indéterminée d’organes. Quelques-uns viennent des auditeurs qui déforment ce qui est proposé, souvent par concomitance, d’autres fois par incompréhension. Les deux attitudes, dans ce cas, sont bonnes pour Phil Minton et pour l’expression en soi. Pour l’auditeur aussi ? Peut-être sera-t-il étonné de savoir que d’autres organes l’habitent, se permettent des cheminements internes que le scanner ne découvre pas, parties cachées de plusieurs organes-gorges qui sont ici, ici dedans, ici, par exemple, dedans. D’autres organes sont transportés par Phil Minton, un carrosse d’organes qui vient non pas derrière lui, non pas les tripes habituelles, les usuelles tripes. Phil Minton n’a pas de « tripes »; comme on le dirait d’un soldat. Il n’offre pas des plats à l’espagnole, il se concentre sur la constitution discrète des organes, il se concentre sur ce va-et-vient des organes et de leur nouvelle fonctionnalité qui les prépare pour une dramaturgie personnelle. Comme un acteur qui travaille les textes sans savoir si ce serait aux gorges de les dire, s’il faut les dire ou les donner à dire à d’autres organes, à d’autres organes pour le dire, donation d’organe à organe. Les gorges de Minton servent à garantir cette donation.

(Alberto Velho Nogueira, Dépt. Musique)

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