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Phil
Minton
Dada drain vocal
On suit à
la trace le travail de Phil Minton (1940, chanteur) sur près de nonante
CD présents à la Médiathèque ! Il représente manifestement une
valeur « patrimoniale » forte : une proposition
incessante de diversité, de singularité, de différences. De fait,
figure importante de l’improvisation, se partageant entre théâtre,
rock, jazz… il somatise tant le théâtre, la littérature que toutes
les manières de « chanter », de « faire du bruit »
avec l’appareil verbal-vocal-locutoire-déclamatoire… Dictionnaire du
Jazz : « Il promène sa voix, des cris et traditions de rue aux
extrémismes les plus risqués et expérimentaux, obtenant notamment des
effets multiphoniques ou de résonance par des procédés adaptés de
techniques traditionnelles extra-européennes, ou jouant avec toutes les
possibilités de bruitage vocal – du corps au free-chant, de
l’infra-chant au verbe ».
Les deux textes ci-dessous se
veulent de petits guides conceptuels et sensoriels pour l’immersion dans
ce bouillonnement verbal, reflet de notre modernité.
Phil MINTON & Roger TURNER : « Drainage »
(Emanem, Grande-Bretagne, 1998-2003)
UM6131
Des bouts de chants giclés, les
brefs lieder d’un égorgé. La trachée sectionnée, les mots sont déformés
par l’appel d’air, largués dans les gouffres. C’est la langue écœurée,
sous oppression optimale qui baragouine des sons primaires, des fréquences
codées. Le langage en phase d’infarctus permanent qui chante ses
crampes, ses crispations, ses départs, évanouissements et rémissions.
C’est tout l’appareil du verbal frappé d’épilepsie. Ce n’est
rien d’autre que le plaisir profond, autant qu’ordinaire, de faire le
débile avec l’air qui passe dans la gorge, aspiré, expiré, avec la
langue qui remue sans contrôle, pour pousser des sons qui montent du
ventre et qui ne sortent jamais autrement. Mimer des émotions non captées
par le langage. Des ressentis qui échappent au dire. L’espèce de débilité
exprimée n’est pas stigmatisée négativement mais présentée comme
fondamentale et son contact, indispensable, en toute simplicité. C’est
entretenir un lien avec une sorte d’origine, continuer à être
interpellé, ‘poigné’, dérangé par tout ce qui ne s’exprime dans
les mots, et qui finit toujours par baver de notre bouche, par filets
d’idioties, par postillons, par lapsus pétaradants. La richesse
expressive et les nuances complexes de ce vomi « à la Minton »
sont, à ce sujet, éloquentes.
Moments de grâce ou moments de douleur, Phil Minton draine
les états pour lesquels « il n’y a plus de mots ». Pas
de mots pour les dire. Un dépotoir de sons et de sentiments abandonnés
par les phrases bien faites, par l’expression aboutie. Une décharge à
fouiller, pleine de syllabes et de consonnes mal foutues, au rebut, en
bouillie. Quand, submergé de plaisir ou frappé de panique, on expectore
des sons inarticulés, possédés, qui essaient quand même de traduire
l’émotion brute, qui cherchent à se raccrocher à des mots qui se dérobent.
Et qu’on se heurte à l’effroi de garder ça pour soi, à jamais.
Petits éblouissements couinants… Terreur qui pétrifie la langue,
ultrasons diphoniques…
Toutes les manières de grincer des dents, siffler, marmonner dans sa
moustache, chantonner à l’envers, japper, coasser, faire la bête,
muser, pleurnicher, reproduire les sons corporels inconvenants, toutes les
manières de cracher et dévorer, gargariser, saliver, plastronner,
haleter, bâiller, se décrocher la mâchoire, tout ça au service de
l’indicible. Un catalogue de bruits buccaux, de résonances
laryngo-stomacales parcourant tous les stades et variantes de l’exécration
et de la délectation. Sans filtre, sans sublimation verbale. Logorrhée
abstraite. Sans prétention. Parce que si Minton travaille cet exercice
vocal depuis des années, il ne lui a toujours pas donné les apparences
d’une virtuosité savante. Pour autant, il a développé une grande précision,
une netteté remarquable des différentes figures utilisées dans ses
improvisations. Il s’est constitué un savoir de ces sons : à quoi
ils sont liés, comment les libérer, leur donner du sens. Un savoir par
le sensible.
Ça reste un exercice immédiat, direct, débraillé, qui ne peut qu’être
débraillé pour dépiauter de la sorte le chant, les mots, le verbe. Avec
une dimension scatologique : le verbe ne tient qu’au mouvement
d’un sphincter, l’oral, miroir de l’anal. Longues diarrhées de
lieder. Manger ses mots comme on mange sa merde. Ou forte rétention de
mots réprimés qui tournent en crampes de coliques, vrombissantes.
Beaucoup de souplesse et de désinhibition : il faut être très
« dégagé », très « décomplexé » pour jouer
avec des sons si intimes. Forcément si personnalisés, si physiques,
organiques. C’est aussi une sorte de cure qui passe tant par des
dramatisations incroyables que par des légèretés tout aussi
surprenantes.
(L’accent mis sur le travail vocal de Phil Minton ne doit en rien
occulter la présence très forte du percussionniste, l’inventivité de
ses interventions, la complexité de sa syntaxe, ses explorations de
l’acoustique des cavités abdominales, buccales et/ou cérébrales,
selon leurs états, leurs humeurs, leurs consistances passagères, leurs
liens affectifs avec la charpie de mots qui les traverse, les énerve…
Muqueuses loquaces, spongieuses, bouches sèches comme du bois, langues
garrottées, ressorts de la parole qui travaillent, claquent…).
À consulter : www.emanemdisc.com
et www.lamediatheque.be
(Pierre Hemptinne, Charleroi)
L’incertitude de la voix est déjà un phénomène assez étrange.
S’agit-il d’une voix qui s’utilise comme telle ? À cette
incertitude Phil Minton ajoute le besoin de confirmer cette étrangeté
des sons qui viennent de la gorge, le besoin de mettre la voix en
difficulté de telle façon que l’on arrive vite à l’étranglement,
au colossal de la gorge qui n’est plus capable car elle produit un
« trop » sonore. Les sons sont sans mesure extérieure,
on ne peut pas les mesurer, nature non morte, expansion permanente des
sons qui ne sont pas uniquement vocaux mais ‘gesticulatifs’, théâtraux
et impertinents jusqu’au désastre qui s’installe non uniquement dans
la gorge mais dans les gorges, pluriel provoqué par la multiplication
inattendue. Autrement dit, il y a des gorges qui se situent généralement
entre des montagnes, choses serrées, étroites, comme étroites sont les
gorges de Minton. Les appareils, tout d’un coup, ne sont plus bons à
rien, à rien même, même à rien. Ils sont en état « Tinguely »,
ils déclenchent des avaries qui parcourent les autres organes du corps
physique et mental de Minton. Il se dé-fait de quelque chose
d’impossible à situer, d’un corps « éléphant » qui le
prolonge, lui donne une nature déséquilibrée, à tel point que nous ne
savons plus si c’est bien la gorge l’appareil utilisé ou si des
nouveaux appareils viennent de nous arriver, une compréhension nouvelle
de la constitution de l’humain qui nous jette dans une voie
d’ouverture du corps constitué, cette fois par des organes et des
appareils de fabrication récente, non pas des prothèses efficaces mais
tout un assemblage qui égale le mélange possible des organes et la
confusion de la fonction de chaque organe. Par exemple : est-ce que
le pénis chante ? Ou la rate ? Lequel des deux est le plus
chantant ? Ou la rage est-elle visible par la communication des
organes qui ont, par-dessus tout, une vie active différente de celle de
son possesseur ? Les organes n’ont pas de raisons de se
manifester contre la gorge, bien qu’il soit possible que ce soit ça
qui se passe. Les organes, comme la gorge ou les gorges, sont équipés
par Minton pour jouer un rôle sonore. De communication ? Qu’est-ce
que l’on entend par communication ? Les autres gorges, celles des
conseils d’administration, celles qui s’expriment sans mimique, sans
mimétisme, ont une fonction orale, elles communiquent. Elles
s’appellent gorges. En outre, les gorges de Minton sont en dehors de la
« nature morte » car elles ont une durée, elles ne
s’exposent pas à côté des fruits et légumes, poissons et viandes qui
ont eu une existence, à présent existence morte, car il y manque la durée.
Les gorges de Minton se situent-elles proches de la bouche ? On dira
que les gorges vont vers la bouche ou loin de la bouche, vers l’interne,
vers l’intérieur ? Probablement qu’ici les choses ne sont pas
faciles comme en géographie. Les gorges vont dans l’estomac, dans le
foie, subissent des pressions respiratoires, souffrent des pressions du
palais, sont interrompues par le cerveau qui les veut, non pas au service
des codes grammaticaux, mais au service des déformations. L’auditeur en
fabrique aussi, forcément, car l’auditeur ajoute à celles de Minton
une quantité indéterminée d’organes. Quelques-uns viennent des
auditeurs qui déforment ce qui est proposé, souvent par concomitance,
d’autres fois par incompréhension. Les deux attitudes, dans ce cas,
sont bonnes pour Phil Minton et pour l’expression en soi. Pour
l’auditeur aussi ? Peut-être sera-t-il étonné de savoir que
d’autres organes l’habitent, se permettent des cheminements internes
que le scanner ne découvre pas, parties cachées de plusieurs
organes-gorges qui sont ici, ici dedans, ici, par exemple, dedans.
D’autres organes sont transportés par Phil Minton, un carrosse
d’organes qui vient non pas derrière lui, non pas les tripes
habituelles, les usuelles tripes. Phil Minton n’a pas de « tripes »;
comme on le dirait d’un soldat. Il n’offre pas des plats à
l’espagnole, il se concentre sur la constitution discrète des organes,
il se concentre sur ce va-et-vient des organes et de leur nouvelle
fonctionnalité qui les prépare pour une dramaturgie personnelle. Comme
un acteur qui travaille les textes sans savoir si ce serait aux gorges de
les dire, s’il faut les dire ou les donner à dire à d’autres
organes, à d’autres organes pour le dire, donation d’organe à
organe. Les gorges de Minton servent à garantir cette donation.
(Alberto Velho Nogueira, Dépt. Musique)
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